En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

Ambroise Perrin

C’est le plus brillant d’entre nous, tout lui réussit, gros bosseur, ascension éclatante, formidable carrière. Super grosse boîte, il voyage tout le temps, excellent salaire, des primes hors norme, et il est sympa, ne montre aucune vanité, et se débrouille pour être disponible avec les copains, sa famille est merveilleuse, sa femme et lui bossent ensemble et pour les deux gamins, tout va très bien.

Passer directeur général à 37 ans, félicitations, quelle trajectoire, tu iras encore plus loin prédisent les bons amis, avec plus d’extase que de jalousie.

Eh bien non, il ne passera pas directeur général, il renonce dit-il, il refuse explique-t-on, il est blackboulé imagine-t-on.

Il raconte simplement qu’il n’a plus envie, cela suffit, finies les ambitions, bye-bye la fureur des sommets de la hiérarchie, je me rebiffe dit-il.

Il dit aussi que cela lui a pris guère de temps pour se décider à décliner. Que bien sûr il est parfaitement à l’aise dans l’entreprise et qu’il se sent capable de très grandes envergures et de responsabilités colossales. Mais grimper encore en carrière, aujourd’hui, ce n’est plus dans sa perspective de vie.

Surprise et embarras des représentants des actionnaires de la société, incompréhension des collègues et des amis, quelque chose sous roche ? Il va prendre un poste subalterne pour se dégager du temps dans la journée, c’est lui qui cherchera les gosses à l’école, la maison est payée, il va revendre son 4×4 et son chalet dans les Alpes, petite vie pépère sans plus trop bouger, et puis il organisera les Salons du livre en faveur d’Amnesty international, il est à jour de sa cotisation à la section de Strasbourg.

Ce qui a déclenché sa décision, c’est un gag plutôt sympa. Malgré un emploi du temps démentiel, il réussissait toujours, quel que soit le pays de son déplacement, à faire chaque jour une bonne demi-heure de course à pied, souvent sur un tapis roulant dans la fitness room de l’hôtel. Hier il a couru le marathon de l’Europe dans les rues de Strasbourg, il est en super forme physique, belle performance, juste un peu plus de trois heures… Et à 50 m de l’arrivée, il abandonne, passe sous le ruban rouge et blanc qui retient les spectateurs et rentre tranquillement chez lui. Son nom ne figurera pas dans la liste des résultats publiés par le journal.

Il sait que les invitations de prestige par les grosses entreprises branchées vont disparaître peu à peu. Il aura du temps pour lire. Il fera tout pour ne pas avoir de regards condescendants envers ceux qui s’engageront dans la brèche entrouverte pour lui succéder. Bonne chance les collègues !

Non ce n’est pas une expérience mystique, ce n’est pas un revirement écolo dans une société déliquescente, ce n’est pas une apologie de l’indiscipline puisée dans la nostalgie de Mai 68. Mais alors, c’est quoi ?

3 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 134 : LE BÛCHER DÉSABUSÉ

  1. Bien cher Ambroise, Bien chers Yaël, Stéphanie, Anne, Brigitte, Frédéric et Jean-Philippe, en partage, Bien chers Tous, en partage,

    Ambroise, je réponds à ton épisode « 134: Le Bûcher désabusé ». que j’appelle « Une course arrêtée subitement « . Je note les définitions suivantes suggérées par Google;. Ainsi: – bûcher: amas de bois destiné à brûler un cadavre, – désabusé: personne désenchantée, blasée, déçue, dégoûtée ..

    Outre ta rédaction toujours agréable, le personnage de cette nouvelle fiction me plait car sujet à une réflexion particulière sur le choix de Vie. Une « réveillance »; est-ce belge, cette autre richesse de vocabulaire ?!!! Initialement, la description d’un personnage à la magnifique réussite, sans fard exploité, mais d’un prestigieux parcours respectueux tout en gardant un naturel allant. Mais voilà que brutalement tout en participant à une course vers peut-être une nomination, à défaut d’un podium, une fin se dessine au profit d’une inclinaison, d’un changement de cape. Il sort du rang. Ici, les multiples chemins du dénouement interviennent. Alors, à chaque lecteur de s’interroger quant aux raisons initiales et probables, voire déclencheuses, quant à ce nouveau choix d’orientation dudit personnage. Son engagement mentionné au sein d’Amnesty International, œuvre de défense des droits de l’Homme, poursuit la réflexion individuelle …

    Papa était membre d’Amnesty International. Il y a beaucoup œuvré, à son envergure, avec succès. Je dispose de ses documents. J’ai, ici, une pensée particulièrement émouvante à l’égard du Docteur Louis SCHITTLY, co-fondateur de Médecins sans Frontières, aux côtés de Bernard KOUCHNER. Deux chemins tellement différents à observer ! *Louis SCHITTLY, Alsacien, est décédé le 1er janvier 2025. * *Son engagement et sa vie, combien sobre et rurale, doivent retenir toute notre attention, y compris au niveau national. * Je juxtapose ces deux parcours en comparaison du personnage évoqué par Ambroise, dans « Bucher désabusé »

    Merci Ambroise pour cette nouvelle invitation à la méditation. Je vous embrasse bien amicalement, Alain Leclercq, Surbourg

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