En vain, d’Alsace ; épisode 125 : VERY CALMOS

Ambroise Perrin

Il insinuait qu’il était détendu du gland en valsant au volant, vantard, râleur, jamais content et magistralement doué, capable de pisser de la copie plus vite qu’il ne pensait, et le résultat était toujours excellent. Ceux qui le détestaient le confessaient. On ne lui connaissait aucun ami.

Au restaurant, sans rien dire, il prenait pour lui la note de 20 personnes et les ingrats baragouinaient, en dénonçant un fanfaron qui avait tellement besoin de reconnaissance. Il n’avait peur de rien, ni de plaire, ni de déplaire, il aimait choquer. Il estimait le blasphème comme la plus belle des libertés. Il ne montra aucun ressentiment quand deux petits minables marmottèrent qu’il était peu sympathique. Ils furent virés le lendemain.

Car c’était lui le chef. Tous rêvaient de le déboulonner, aucun n’aurait pu le remplacer. La boîte marchait du tonnerre de Zeus, en trois ans il avait triplé le chiffre et quintuplé sa mauvaise réputation. Les clients ne s’y trompaient pas, adorant s’encanailler, ils étaient prêts à payer le prix fort car lui seul pouvait livrer un rapport de 100 pages en trois jours alors que les autres boîtes de com’ auraient exigé trois semaines.

Quand il se plantait, c’était avec brio, somptueusement, mais son flair, son érudition et son talent le faisaient toujours retomber sur ses pieds. Alors il fallait que la machine le suive, que l’équipe accepte ses extravagances et que tous foncent nuit et jour dans la direction qu’il donnait.

Le drôle de l’affaire, c’est que ses manières de voyou suscitaient la fascination. On condamnait mais on était le premier à prendre une part du gâteau. Son statut de star le protégeait, les admirateurs étaient sincères, il fit les couvertures de magazines populaires. L’idole pouvait être horriblement misogyne, les stagiaires se bousculaient pour être coincées dans son bureau. Il était aussi menteur, tricheur, sans-cœur. Il refusait pourtant la gloriole des gros succès, ce que je veux, disait-il, c’est que ma renommée tienne de la trace que je laisse, du mépris où les connards m’enferment, de mon irrévérence et de mon anticonformisme. Le scandale qui avait formé son aura devenait une marque, et profitait à tous. Un soir de réception officielle, il avait été le nègre d’un politicien qui se piquait de littérature, et le bouquin venait d’être nommé pour le prix Goncourt, il fut si ignoble de mépris et de grossièreté que ses employés chuchotèrent, en son nom, d’honteuses excuses alambiquées.

Ce n’était ni une posture, ni une stratégie commerciale. Ce type est génial répétait-on. Sans être sorcier ou psy, il était très simple de comprendre que sa créativité sulfureuse masquait une angoisse du vide, du néant, de la mort. Lui-même ne faisait pas mystère d’être profondément malheureux. 

La boîte fut la plus inventive et recherchée pour les spots de pub télé, il écrivit des chansons pour Johnny en une nuit, son équipe rassembla la documentation exhaustive de 3 albums Pléiade, et elle fut sélectionnée pour participer à la campagne d’un candidat à la Présidence de la République, qui fut élu. En moins de 10 ans, il devint riche, très riche. Il laissa tout tomber, et on dit qu’il vit maintenant en Amérique et qu’il a changé de métier.

Je sais qu’il a pris un autre nom et qu’on le considère comme un grand auteur, une machine à pondre des scénarios de films où il chie dans chaque scène, en tenue de soirée, à la gueule de la société ; et les spectateurs adorent ça. 

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 125 : VERY CALMOS

Laisser un commentaire