Ambroise Perrin
C’était juste, cette année-là, avant Noël, il avait passé dix jours en prison, condamné à trois mois, c’était une carambouille de fausses factures, et depuis, c’était comme s’il avait peur de son ombre. Il conduisait prudemment, il souriait aux voisins qui l’évitaient, il voulut changer de quartier et il payait ses impôts trois jours avant la date limite.
Trois mois plus tard son comptable se fit prendre la main dans le sac pour une autre affaire, c’était donc lui le coupable. Oui, c’est vrai, disons que vous étiez responsable mais pas coupable, quand même un peu au courant, donc vaguement d’accord… Son avocat lui suggéra de partir en guerre pour laver son honneur et récupérer l’argent des amendes, mais le lieutenant de la brigade financière qui avait fait l’enquête, et qui était un chic type, lui expliqua la ‘’vraie’’ procédure à suivre et lui conseilla vraiment de laisser tomber, on risquerait de trouver pire si on creusait un peu plus, et les juges d’instruction n’aiment pas qu’on leur mettre le nez dans le caca. Oui, peut-être, vous devez avoir raison. C’était injustice, un peu.
De toute façon il était épuisé, il n’avait pas envie de se battre et rien ne lui ferait oublier les horribles dix jours passés auprès de pauvres types, la crasse de la garde à vue, les nuits sur un matelas au sol, les gardiens sympas et polis et le gros con hargneux qui se croyait au cinéma en roulant des mécaniques et en braillant qu’il détestait les intellectuels. La télévision toujours à fond dans la cellule, -il aurait payé pour être seul- et les lourdes de blagues de cul tout au long de la journée. Dix jours d’enfer, il n’imaginait pas dix années possibles, même en ayant tué père et mère.
Tu oublieras vite qu’on lui prédit. Mille jours plus tard il en faisait encore des cauchemars. Comment une société pouvait-t-elle autant mépriser ce qui seul paraissait rédempteur, la dignité ?
Chaque année, comme en pèlerinage, il allait seul dans une chambre d’hôtel au loin d’un village perdu, sans sortir, à lire Victor Hugo ou Zola, pour tester sa capacité à transformer le cauchemar en période de jubilation intérieure. Un rituel qui faisait craindre à sa famille qu’il n’entrât dans un monastère ou qu’il rejoignît une secte.
Il avait été seul pour ‘’fêter’’ ses 10 ans de sortie de taule, puis ses 20 ans, ses 30 ans et aujourd’hui ses 40 ans, 40 ans déjà cette mésaventure, et elle l’obsédait toujours. On lui proposa plusieurs fois d’en parler à un psy, pas question de devenir une sorte de témoin, genre ‘’un ancien taulard vous parle’’, aveu professionnel.
Il changea de métier après un mois de repos dans un club de vacances. Il liquida son prospère cabinet d’expert-comptable et commença une carrière de pigiste aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Rapidement il intégra la rédaction, évita la rubrique police-justice pour lorgner sur la culture, mais c’était chasse gardée. Il partit en reportage. Le compte-rendu d’un procès aux assises lui donna le goût de fréquenter, ‘’à nouveau’’, le tribunal. Le hasard qui n’existe pas en matière de justice fit qu’il rencontra l’enquêteur et le juge qui l’avaient envoyé en prison. Ils sifflèrent quelques bières ensemble et il rédigea un excellent papier d’ambiance, comme on disait dans les années 1990, quand le journalisme avait encore des lettres d’or. Le goût de l’écriture devint plus qu’une thérapie. Il conçut une passion pour la narration.
Le hasard qui lui existe dès qu’il s’agit d’enthousiasme l’envoya suivre un colloque intitulé ‘’l’orgie perpétuelle’’ où les chefs de files des belles-lettres contemporaines citaient Flaubert pour qui le seul moyen de supporter l’existence, c’était de s’étourdir dans la littérature. Il embrassa donc une carrière d’écrivain où chacun de ses romans parlaient de façon sibylline de l’enfermement. ‘’Les 10 jours du Monarque’’ racontait une chasse aux papillons. Un Danaus plexippus venait de parcourir 4000 kilomètres, il rencontrait un Éphéméroptère, qui après trois années sous forme de larve, se métamorphosait, se reproduisait et mourait quelques heures plus tard.
‘’Monsieur Crusoé je suppose’’ fut un grand succès, il emmenait le lecteur sur une île déserte partager les dix premiers jours du naufragé. Il reconstitua la dernière semaine du Marquis de Sade à la Bastille, pour la notice de la Bibliothèque de la Pléiade. Il écrivait, il écrivait toujours. Il courut la renommée, se délecta d’une gloire qu’il refusa d’être miséricordieuse. Car dès qu’un critique littéraire évoquait l’épisode prison comme source de son inspiration, la lourde porte de sa cellule raisonnait dans sa mémoire comme l’œuf dur de Prévert sur un comptoir d’étain.
Il revoyait alors le judas avec son optique grand-angle, un filet de lumière traversait la porte du cachot blindé comme un ruban qui s’enroulait dans sa mémoire. Il attendait, tétanisé, l’écho du claquement de la barre de fer sous la serrure. Il fermait les yeux pendant deux ou trois secondes. Si cela se passait sur un plateau de télévision, en direct, cette absence était terrifiante.
Il n’avait jamais réussi à trouver pourquoi, mais à chaque fois, cela lui faisait penser à Buster Keaton. Alors il ne bougeait plus, il ne disait rien. Il ne riait jamais. Il était là où on ne l’attendait pas. Et on était encore à la veille de Noël.