En vain, d’Alsace ; épisode 114 : DÉSACCORDS

Ambroise Perrin

Un petit jeu, une habitude, un petit truc passe-temps, chaque fois que je vais à un concert, avec mon téléphone portable anodin, et comme si je prenais une photo avant que les musiciens ne commencent, j’enregistre les instants où les instruments s’accordent. La première fois, un violoniste soliste qui passait l’archet sur les cordes, mi, la, ré, sol, puis le mi à nouveau, la corde la plus fine, pour donner un petit tour imperceptible au tendeur.

Avec un quatuor, le moment où les musiciens s’accordent me plaît particulièrement car il révèle des jeux d’influence, l’alto à la place parfois ingrate revenant impétueusement plusieurs fois sur son jeu, les trois autres musiciens l’observant impassibles jusqu’à ce qu’un très léger clignement des yeux précise sa satisfaction et fasse naître un imperceptible sourire ironique chez le premier violon qui, se permettant encore une seconde de silence, d’un infime lever de manche, donne le signe du début du programme. 

Mais bien entendu ce sont les longues conversations dans un orchestre philharmonique qui me ravissent le plus, un hautbois caché derrière la forêt des cordes débute avec son la 3 à 440 Hz (en musique ancienne le la est à 415 Hz), le premier violon qui se lève, la clarinette qui tente une percée, le la du hautbois qui revient, les vents qui s’imposent, parfois avec un si bémol comme pour la Symphonie n°4 de Beethoven, les violoncelles et les contrebasses passent, les harpes font un petit solo, on entend par groupes les cors encore, puis des vagues qui grimpent et lorsqu’elles s’apaisent, un musicien tout seul reprend son instrument et pousse son petit cri bien accordé juste pour saluer un copain dans la salle. 

Je n’ai pas cherché à connaître le protocole précis d’un grand orchestre, cette codification qui n’est pas un jargon mais une indispensable tradition. Pour un concerto pour piano, le piano a été accordé avant le concert, le hautbois ne peut que ravaler sa vanité et tout l’orchestre s’accorde sur le piano. À ce moment-là les harpes recommencent à gazouiller, l’humidité et la température de la salle faisant jouer leurs cordes aux montagnes russes. Et puis voilà la chanteuse soprano qui ce soir va monter bien haut, les cordes pourront suivre mais les vents resteront au sol. 

J’enregistre à chaque fois avec délectation en espérant que le rituel se prolonge furtivement jusqu’à la petite seconde de silence qui déclenche les applaudissements, car le jeu de lumière qui jaillit des coulisses indique que le chef a franchi la porte. Le bruit de ses pas sur le bord de la tribune va renaitre après l’étouffement des applaudissements, parfois il sert la louche au premier violon en un petit amusement de déférence, il grimpe sur son estrade, lève la baguette, j’ai déjà coupé mon enregistrement, le concert commence.

Mises bout-à-bout, toutes ces séquences où les instruments s’accordent forment une œuvre étonnante. Avec mon ordinateur et un logiciel de montage, je joue à superposer des séquences et à décaler de quelques fractions de seconde, (comme deux ou trois images en film à 24 images/seconde), le même enregistrement copié une deuxième fois. Je gagne ainsi plus d’ampleur, j’aime mixer les sons en embellissant ce qui ressemble à un couac ; j’adore les raclements de gorge, les rires, les chuchotements, parfois le bruit de tonnerre d’un pupitre qui tombe et l’exclamation étranglée du maladroit. 

Je viens d’atteindre les 90 minutes, c’est la durée d’un film que l’on regarde les yeux fermés. Et non, cette bande son ce n’est pas tout le temps la même chose, je connais par cœur les différentes nuances, l’oreille s’habitue très vite à une écoute répétée, et une fois une séquence calée, après l’avoir passée des dizaines de fois, on a mémorisé chaque coloration, chaque accent et ce serait discordant d’y retoucher.

Un des premiers albums que j’ai possédé adolescent, c’était le Sergent Pepper des Beatles, j’ai toujours une vénération pour les sons sourds et les grésillements du vinyle sur la platine 33 tours que j’ai conservée. J’ai détesté, mais vraiment du fond de mes tripes, le remix de l’album qui a été proposé au public pour célébrer le 50e anniversaire du Lonely Hearts Club Band. C’est horrible ! La voix de Lennon n’a plus rien de nasillarde et dans la soupe de A Day in the Life on distingue tous les éléments qui composent le bouillon et cela heurte ma mémoire.

Mon œuvre qui ne comporte qu’une seule note, le la du diapason, prend son temps comme un concert en entier, je l’écoute sans relâche. À 6 ans mes parents m’avaient mis au violon, qui consistait à d’abord ingurgiter des cahiers de solfège avant de pouvoir émettre quelques sons. À 14 ans Jimi Hendrix m’a dissuadé de poursuivre ce que maman appelait alors les leçons de crincrin ; les cinq cordes de la guitare électrique prêtée un jeudi après-midi par un copain se révélèrent aussi disharmonieuses que les quatre du violon. Mais c’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas, et aujourd’hui mon stradivarius ne proteste plus lorsque je m’amuse à être virtuose.

Je peux fermer les yeux, Bach, Mozart, Chostakovitch, Ysaÿe, des dizaines, des centaines de compositeurs sont là, dans mon préambule qui n’a pas besoin de suite. Cela s’appelle, quand le concert n’a pas encore commencé, mais que les sons montent et s’harmonisent, cela porte un joli nom, cela s’appelle l’Aurore.

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