En vain, d’Alsace ; épisode 104 : LES ADULTES SONT DES CONS

Ambroise Perrin

Encore une histoire de centenaire !

– Toc, toc, toc ? On entend du bruit.

– C’est qui qui est là ?

Les gamins entrent penauds dans le salon de la maison de retraite médicalisée.

– C’est l’école !

– Et on ne vous apprend pas qu’on ne dit pas kiki ?

– Euh, on vient pour l’interview…

– Vous m’avez apporté quoi comme cadeau ?

– Mais c’est pour la fin ! Une boîte de chocolats…

– Et bien vous n’avez pas beaucoup d’imagination, je vais faire une sieste de cinq minutes et pendant ce temps-là, trouvez une autre idée de cadeau !

Et il s’endort. Ce n’était vraiment pas comme cela qu’ils avaient répété en classe, pour l’interview du vieux monsieur.

– Bon, s’il vous plaît, première question, c’était comment quand vous aviez notre âge ?

– Et bien c’était le début de la guerre… Alors, mon cadeau ? Cherchez-pas, un vélo électrique !

– Vous faites encore du vélo ?

– Mais je conduis j’ai toujours ma 2 CV ! Non je blague j’ai une vieille Volvo… Elle roule très bien, comme moi ! Bon, question suivante ?

– Quelle est la chose la plus importante dans votre vie ?

– C’est quand j’ai trouvé au grenier un cahier où mon père raconte comment il a tué un Allemand dans une tranchée à Verdun. Je me suis dit que si c’est lui qui avait été tué, moi je ne serai pas là.

Les gamins plongent dans leur feuille pour trouver la question suivante. 

– À quel âge vous vous êtes dit ‘je suis une personne âgée’ ?

– Vous devez dire ‘un vieux’ ! Vous connaissez Sénèque ? C’est un philosophe romain, ce n’est pas le nom d’un chien. Sénèque a écrit un traité intitulé « De la brièveté de la vie » et on connaît une citation, « seul le temps nous appartient ». Et bien je vais vous dire, petits élèves, moi j’ai tout le temps l’impression de ne pas avoir le temps, je suis toujours en retard. Je fais trop de choses à la fois. Et vous prenez des notes ? Vous allez retenir ce que je vous raconte ? J’ai eu une vie heureuse même si j’ai traversé beaucoup de malheurs. Il ne faut pas croire que l’on oublie les mauvais moments. À 15 ans, comme vous, j’avais la tuberculose. Le docteur a dit à ma mère que j’allais mourir.

– Qu’est-ce que vous aimez bien dans la vie ?

– La confiture de framboise… Est-ce que vous allez écrire que je suis un rigolo ? Je crois que je suis un homme triste. Je fais beaucoup de cauchemars, mais quand je me réveille, j’adore, comme si je sortais du cinéma. Vous avez vu Casablanca ?

Les élèves se concerte pour trouver dans leur liste une autre question.

– Vous avez beaucoup voyagé ?

– Oui parce que c’est drôle de se coucher chaque soir dans un autre hôtel. Le matin il me fallait un peu de temps pour savoir où j’étais. Vous avez déjà fait de l’auto-stop sans avoir de destination ? Mon fils est parti une année en Angleterre pendant trois semaines, il avait 15 ans, on a eu sa carte postale deux jours après son retour, on n’était pas inquiet.

– Vous n’allez pas me croire, mais je ne me souviens presque plus de ma famille. Il y a des petits-enfants qui vont venir avec d’autres boîtes de chocolats débiles, ils n’auront rien à raconter et je vais m’ennuyer. 

– En fait je n’aime pas les vieux. Être vieux, c’est faire croire qu’on se prend au sérieux. Pas moi. Par exemple je n’ai pas encore de couches-culottes ! Ça vous bouche le trou du cul, hein, les mômes ? Je vais vous donner un conseil, ne soyez pas impatient d’être des adultes. Moi je ne me sens pas bien dans le monde des adultes. Je ne vous dis pas cela pour que vous fassiez les clowns mais pour que vous profitiez de ces moments magiques où l’on s’enthousiasme pour tout !

– Intéressez-vous à tout ! Lisez tous les livres ! Écoutez toutes les musiques ! Surtout bouchez-vous les oreilles quand on vous dit d’être raisonnable ! J’avais un prof d’histoire qui nous disait toujours « ayez l’esprit critique ! » 

– Alors, vous en avez assez pour écrire votre rédaction, ‘visite au centenaire’ ? Toi, ouvre-moi ce placard, cherche, elle est bien planquée, ma bouteille de whisky. Donne ! Filez maintenant !

– Au revoir monsieur !

– À l’année prochaine les enfants !

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