En vain, d’Alsace ; épisode 101 : RECETTES CAFARDEUSES DU PASSÉ

Ambroise Perrin

C’est un recueil qui date de 1896, un beau livre en français offert à sa parution à ma grand-mère wissembourgeoise, la dédicace en allemand date de 1900. La coiffe est un peu déchirée et le coin droit émoussé. Des pages mouchetées, avec quelques rousseurs éparses, se détachent. Le titre est explicite.

‘Utile à tous, les recettes du siècle, nouveau dictionnaire pratique d’économie domestique pour la ville et pour la campagne’. J’apprends sur Gallica que l’auteur se nomme Catherine de Bonnechère, joli pseudonyme. Et que chère ne s’écrit pas chair, que le mot vient du bas latin cara, qui signifie visage, ‘faire bonne chère’ c’est accueillir avec le sourire celui qui frappe à la porte à l’improviste, peut-être pour bien manger ?

Il y a un avant-propos très actuel intitulé avertissement, qui nous raconte pertinemment que lorsque l’on est fatigué des nouvelles politiques et des faits divers sensationnels, il faut lire avant de s’endormir quelques recettes pratiques, par exemple de cuisine, celles que l’on trouve éparpillées dans les coins des journaux près des réclames. Le lecteur arrache la feuille pour conserver le précieux renseignement, mais le lendemain, parce que personne n’a le temps de collectionner ces coupures, la feuille s’est envolée, on ne la retrouve plus.  Pourtant, grâce aux invraisemblables progrès de la science en ce début de XXème siècle, nous aurions eu là un moyen pour vivre mieux.

Donc l’intérêt de ce livre, c’est de reprendre toutes ces coupures pratiques et de les classer : par exemple ce meuble en acajou, la meilleure manière de le nettoyer c’est d’utiliser de la cire jaune râpée et diluée dans de l’essence de térébenthine. On soignera les inflammations des yeux par des gouttes faites de miel que l’on aura simplement dissout dans de l’eau chaude.

Voilà maintenant la recette d’une boisson hygiénique, on peut envisager de grosses quantités pour toute la maisonnée. Dans 50 litres d’eau, plonger 4 kilogrammes de sapin, des branches avec des aiguilles de moyenne grosseur. On ajoute un demi-litre de seigle, un demi-litre de blé, un demi-litre d’orge, un demi kilo de pain blanc. On fait bouillir pendant huit heures, puis on y mélange trois livres de sucre et on laisse macérer plusieurs jours dans un tonneau. Il faut ensuite écumer la mousse blanche, et mettre en bouteille cette boisson de sapin, aujourd’hui j’imagine qu’elle avait la couleur du Coca-Cola.

On apprend des choses formidables dans ce livre de bon usage. En Alsace on utilise un rabot pour couper les choux en lanières alors qu’on se sert d’un couteau dans presque toutes les villes de France. On consomme partout de la choucroute, mais sans saucisse ni jambonneau.

Voilà un condiment assez original qui se croque comme des cornichons : les prunes au vinaigre. Prendre des prunes à cochon, celles qui sont communes, charnues et non juteuses, comme la variété des damas violets qui se vendent à des prix insignifiants. Il faut les percer cinq ou six fois avec une aiguille, on les verse dans un vase de grès en ajoutant 150 g de sucre pour chaque livre de prunes, de la cannelle et des clous de girofle. On arrose le tout d’un bon vinaigre très fort et bouillant. Le vase doit être fermé hermétiquement.

J’ai posé le livre en souriant à ces incitations alsaciennes de sapin et de quetsches. Je voyais ma grand-mère toute jeune devant les murs noircis de sa cuisinière à bois en fonte émaillée, avant que mon grand-père ne parte en 14 dans l’armée du Kaiser. La vie quotidienne rythmée par ces recettes était-elle une vie heureuse ? Je me disais, en jouant à être mélancolique, qu’il faudrait prendre le temps de vivre parfois autrement, et que j’étais trop pressé par d’innombrables projets pour jouer au philosophe du quotidien dans sa cuisine. Et qu’en 2024 je ne passerai pas une demi-journée à faire 50 litres de limonade au sapin pour toute la famille. J’ouvris le frigo, j’avalais un bout de camembert et un yaourt, et je m’amusais à imaginer ceux qui, le soir en rentrant du boulot, prendraient au drive-in un hamburger géant.

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