Ambroise Perrin
Du jour de la dissolution à celui de la nomination de Michel Barnier, il acheta chaque matin toute la presse, Le Monde, Libération, le Figaro, La Croix, parfois L’Humanité quand elle était livrée ; il se disait, ce sont des journées historiques, et dans vingt ans je replongerai avec malice dans ces incroyables moments d’actualité alors que l’Ukraine et le massacre terroriste du 7 octobre en Israël devraient seuls passer à la postérité.
Il a dressé une liste qu’il pense complète de tous les noms qui ont papillonné au poste de Premier ministre. Il en a compté 53, certains convenus, d’autres issus d’analyses pleines d’évidences standardisées, des médaillées inconnues des îles lointaines aux étonnants humbles serviteurs du service public ou aux arrogants serviles de la société civile. Seuls des caciques de la politique avaient un peu de notoriété, et les portraits, obsolètes avant même d’avoir été publiés, car c’était à la radio que l’on annonçait les sorties de route et les niet par les faiseurs d’Histoire et de chaos, les portraits, sans contraintes ni racines, étaient des bonheurs de découvertes. Et probablement aussi des bonheurs de fantaisie, il imagina les enfants de ces gloires warholiennes collant les coupures dans un obsolète cahier en papier (il n’y a plus d’album photo depuis si longtemps).
Moi, Premier ministre… Notre ami est instituteur, président de deux associations, l’une sportive, l’autre culturelle, et il s’est mis à table pour composer son gouvernement. La tâche est sérieuse, définir les priorités et inventer des profils ministériels pour les mettre en œuvre. Ce n’était pas un jeu, c’était un exercice de santé mentale. Que ferais-je si j’avais autant de responsabilités ? Penser être à la hauteur, ce n’est pas du narcissisme c’est réfléchir à sa propre vie, ses engagements, ses convictions.
Au lieu d’être exaltant l’exercice fut déprimant. Tout le renvoyait à sa solitude. Très vite il se heurta à la médiocrité de ses connaissances ; il comprit que les premières difficultés auraient dû s’appeler manque de persévérance et lâcheté consommée.
Il avait pensé s’amuser en jouant seul à la prise de pouvoir. Le miroir lui renvoya sa petitesse, certes un moment aiguisée par la vanité, mais qui étalait ses évidentes faiblesses. Certains noms avaient tenu trois jours, d’autres étaient cités au fond d’une ligne par un journaliste recherchant un peu d’air, noyé dans des poncifs qui ne vivaient qu’une heure. L’étoffe des héros. De quoi sont faits les Premiers ministres ?
Il se dit qu’aujourd’hui ce n’était plus la culture, l’expérience et le mérite qui vous propulsait, c’était le hasard. Être là au bon moment. C’était bien celui venant de traverser la rue qui était soudain ici au firmament de la gloire. Et il se rappela toutes les étapes de sa vie intime et de son parcours professionnel: des successions de coups de bol. Il reprit à son compte la jubilation des jeux de l’amour et du hasard et de la recherche du temps perdu, et tant qu’on y était, abandonnant ses divagations de Premier ministre et de partage des responsabilités du pays, il s’alarma sur son amertume et la diminution de ses ambitions d’esprit : « il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur. »
À la nuit tombante, comme il était seul dans sa chambre, un souvenir lui vint. C’était son papa, déjà grabataire, qu’il avait accompagné aux toilettes et qu’il remmaillotait dans une replète couches-culottes. Il croisa son regard, pas du tout sénile, un peu gêné, de montrer ainsi sa pudeur non à l’aide-soignante mais à son fils… En regardant à la dérobée ce riquiqui petit zizi flétri, il dit, mais peut-être il n’osa pas, « tu sais papa, c’est de là que je suis sorti » …
Juste et très émouvant….bravo !
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