En vain, d’Alsace ; épisode 97 : TRISTE TROP BONNE HUMEUR

Ambroise Perrin

Il n’évitait aucune fête de famille, non qu’il y fût vraiment le bienvenu, mais parce que lui, il aurait eu l’impression de manquer quelque chose. Il n’osait s’avouer qu’il s’y ennuyait, effaré par les tonnes de banalités qui liaient chacun des membres de cette confrérie stéréotypée. Il tentait de ne pas passer pour un snob étalant sa culture, il ne réussissait qu’à susciter des sourires d’agacement, et des reproches pour ce que chacun jugeait comme des provocations.

Que n’eut-il pas fermé sa grande gueule quand il se moqua de la petite nièce végétarienne qui ne mangeait que des fruits tombés par terre, de peur de traumatiser l’arbre en les cueillant ; il décela qu’elle n’avait rien lu de Proust. C’est qui ? Mais ça n’a rien à voir, on peut vivre sans, on n’a pas les mêmes valeurs !

Bref on ne le lui disait pas mais il faisait chier, à prôner l’intolérance, le refus de la compassion et le rejet des émotions en guise de réflexion. La tête plutôt que les tripes. Emmerdeur.

Il était célibataire, non pas endurci mais de circonstances, et il tentait quelques complicités avec un neveu ou une nièce plutôt sympa. En fait c’était avec les conjoints qu’il réussissait à ne pas être un mouton noir, les ‘pièces rapportées’ qui elles aussi parfois se demandaient ce qu’elles faisaient là.

Sa veulerie et ses moyens confortables étaient cependant bien acceptés, quand il s’agissait d’être généreux pour payer le resto à toute l’assemblée. Mais bon, c’était normal puisque à chaque fois c’est lui qui casquait. Si on avait su combien il se retenait de ne pas étaler sa tristesse, cette lassitude qu’il masquait par des fanfaronnades… Oui il faisait le clown, les tout-petits l’adoraient car il était un champion pour raconter des histoires et répéter lui-même la question ‘quel est le meilleur ami d’un garçon de cinq ans ? Cherche ! Un chien ? Non… Et après la langue au chat : un livre !’  Ouais, bof…

Cette langueur monotone, il l’escamotait en récitant, toujours bien à propos, des textes qu’il connaissait étonnamment par cœur ; on lui dit ainsi qu’il aurait dû faire du théâtre. Il ne répondit pas que c’était ici qu’il jouait la comédie.

Cette amertume face aux platitudes de la vie, il la noyait dans mille projets qu’il détaillait quand il en avait l’opportunité. On y croyait, on le jalousait, on lui demandait conseil, et même on essayait de se placer. Quand il s’enthousiasmait trop et tentait d’entraîner un membre de cette foutue famille dans une de ses réalisations, forcément exaltante, on n’y voyait que les difficultés et les aspects négatifs. De quoi sombrer dans la lypémanie, la mélancolie teintée de bile noire.

Tu ne dis rien lui demandait-on soudain ? Si, si, et sa machine reprenait du poil de la bête, comme si un besoin de reconnaissance allait ressusciter un bon allant enchanté. Et il virevoltait parmi les membres de la famille comme un infatigable oracle de bonne humeur.

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