En vain, d’Alsace ; épisode 84 : BOMBANCES ANACHORÉTIQUES

Ambroise Perrin

Il aurait répondu « Le Festin de Babette » ou mieux « La Grande Bouffe » si on lui avait demandé quel était son film préféré. Il adorait manger. Il jouait au gastronome, c’était un festival quand on était invité chez lui, et comme disaient ses amis, tu aurais pu ouvrir un restaurant. Il s’amusait avec des plats insolites, comme des oreilles de cochon grillées découpées en lanières et très relevées avec du piment d’Espelette dans un fond d’Armagnac.

Il inventait, et son imagination était sans limite avec ce qu’il trouvait dans son frigo et son congélateur, toujours archipleins. Mais aussi, à 4h du matin, il pouvait se lever et se faire des spaghettis saupoudrés d’ail en poudre et noyés dans de l’huile d’olive. Il dévorait une baguette chaude avant d’être rentré chez lui.

Il s’amusait à se faire deux restos en solo dans la soirée. Alors il rotait et il pétait honnêtement, comme chez Rabelais. Au boulot le médecin du travail l’avait mis en garde, il faut vous contrôler, faites des listes précises d’alimentation saine et respectez-les strictement, au besoin pesez vos denrées, je peux vous aider à faire une grille de menus avec les quantités. Un collègue lui indiqua le régime BLM, Bouffe La Moitié, encore que personne n’osait lui faire des remarques ouvertement. Quand il n’arrivait pas à retenir un gros coup de klaxon dans un couloir, il s’excusait, il avait avalé un drôle de truc la veille. Il n’allait plus à la cantine pour éviter les regards sur son plateau.

Parfois à midi, en moins d’une heure, il se tapait deux plats du jour dans deux restaurants différents. Chez le pâtissier qui lui faisait les yeux doux, c’était toujours un gâteau pour quatre, j’ai des invités. Pareil au rayon boucherie du supermarché, un pot-au-feu pour quatre…

Un jour il crut reconnaître Andréa Ferréol sur une place de marché, il lui dit bonjour, elle répondit gentiment, il n’osa poursuivre la conversation, elle devait probablement être exaspérée d’être saluée de par son rôle de grande bouffeuse.

Son frère le supplia d’aller consulter un psy, il prit rendez-vous, le pauvre guérisseur ne put rien lui dire après avoir entendu « c’est simple cela me plaisir c’est tout ».

Dans les restaurants dès l’ouverture en soirée, on avait repéré ses généreux pourboires et comprit qu’il ne tolérait aucune trace d’humour ni aucune allusion ironique. Il s’installait là où la lumière était la meilleure et sortait un roman qu’il lira tout en mangeant, impassiblement. Il parlait de lui à la première personne du pluriel, « nous allons prendre en entrée le pâté de lièvre et les escargots en feuillantine, puis comme plats… ». Un garçon qui se voulait opportunément complice mentionna avec sourire « vous avez bon appétit ». Il sourit également, se leva, et quitta immédiatement le lieu gastronomique par un « je crois que j’ai changé d’avis » pour aller s’installer dans une brasserie cossue 50 m plus loin.

Ses restaurants préférés étaient ceux avec de belles vraies nappes blanches, en coton, et bien repassées, comme autrefois chez sa maman le dimanche à midi.

Il mangeait, il mangeait toujours.

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