Ambroise Perrin
Chaque matin il descend chercher le journal. Il ne va pas au kiosque, d’ailleurs il n’y en a plus à Strasbourg, non, il descend à la cave. Là, « Le Monde » l’attend. Ce sont des piles de 2,55 m de haut, elles atteignent le plafond. Soit en moyenne 4,9 cm par semaine.
Depuis ses années d’étudiant, il achète « Le Monde » tous les jours. Systématiquement, même en voyage, ou bien il fait mettre un exemplaire de côté par une marchande de journaux. Il n’a pas toujours le temps de lire son journal en entier, certains jours il ne l’ouvre même pas. Les tas du « Monde » s’accumulent au pied du lit, dans son bureau, le couloir est envahi, son épouse râle. Impossible de les jeter et il connaît par cœur le refrain « jamais tu ne les liras ». Il ruse en stockant des piles dans la grange des beaux-parents à la campagne, il a acheté tous les pièges à souris de la quincaillerie pour éviter des trous dans l’actualité.
Il a passé un été à tout regrouper dans les trois caves et le garage de la maison de famille qu’il a rachetée à ses frères et sœurs. Une centaine de mètres de « Monde » classés par années.
Le jour de ses 70 ans, calculant devenir centenaire, il plongea dans les années d’antan et il retrouva ce temps perdu qui nargue son lecteur par des auréoles aux fils jaunâtres et par ses lignes d’alors, très serrées, sans photo. Mais surtout les années passées ont chacune leur odeur, ce parfum des vieux papiers qui ouverts, se délivrent de l’actualité, des flagrances comme des souffrances qui s’échappent des titres à l’encre noire, enfin considérés.
C’est une affliction qu’il reconnaît, lui qui a passé une vie d’endurance à suivre l’actualité au jour le jour, avec ses douleurs et ses désolations et maintenant il traduit cette affliction somme toute très personnelle en se plongeant dans une mélancolie qui le rajeunit de 30 ans, ce chagrin qu’il n’a jamais su exprimer.
Terminé, l’actualité ne l’intéresse plus, ou plutôt il jubile à ne plus s’y intéresser, par ce bond d’amertume 30 ans en arrière. Ce n’est pas un jeu, non, simplement l’actualité qui a façonné toute sa vie, aujourd’hui, lui semble insipide. Il est désabusé, mille fois désabusé. Alors il a instauré cette descente qui va devenir un rituel, il lit chaque jour « Le Monde » d’il y a exactement 30 ans. Les couloirs entre les piles lui permettent de saisir ainsi le journal du jour, aujourd’hui l’édition du mardi 9 août 1994.
Sa lecture n’est ni celle d’un universitaire sociologico-analytique, ni celle d’un historien vérifiant des aveuglements ou des contresens. Il lit son journal sans égarement, comme il le fait depuis un demi-siècle. Il s’était amusé avec un autre scénario, lire d’abord le journal de la veille, puis celui de la veille de la veille et remonter ainsi le temps jusqu’à l’exemplaire de ses 20 ans, le plus bel âge de la vie, journal qu’il lirait à l’anniversaire de ses 120 ans. Retrouver le temps perdu, ricane-t-il…
Ça commence par dix-sept morts dont six dans un même accident en Haute Saône, deux voitures qui se heurtent de front sur une nationale, l’article précise vitesse cumulée de 250 à 300 km/h, six jeunes de quinze à vingt-et-un ans. Et cinquante-trois blessés dans un carambolage sur l’autoroute A9. Route des vacances d’été.
Au Rwanda l’énigmatique général Kagami exerce son pouvoir avec une grande fermeté au tribunal militaire, qui réprime la lutte anti guérilla.
En Tunisie, création d’un mouvement d’islamistes intégristes qui prônent la violence par la lutte armée dans une publication intitulée El Rajaa (la prière).
En Malaisie, une secte musulmane, Al-Arqam, est interdite et ses biens confisqués. C’est également la fermeture de 257 écoles…
Au festival de musique de Montpellier l’absence de star (comme Julia Mingenes Johnson l’an passé) fait que le public devient rare, les salles ne sont remplies que par des invitations gratuites qui donnent le change.
Comment va le monde se dit-il en poursuivant sa lecture (c’est intéressant n’est-ce pas ?).
Le docteur Jean-Pierre Allam, inculpé dans le scandale du sang contaminé, va quitter Fleury-Mérogis. Il y a un ouragan sur Haïti et le jazzman belge Jacques Pelzer est décédé. Boris Eltsine annonce qu’il assistera au retrait des 800 000 soldats russes de Berlin. Un trafiquant allemand arrêté avec six grammes de plutonium 239 russe. Berlusconi mis en cause pour confusion entre les affaires publiques et les siennes privées, et Bill Clinton essuie un revers pour son projet de loi anti criminalité, défait par le lobby de vente libre des armes à feu. La race de porc pie noir basque sauvée de l’extinction. Enfin, culture, le bassiste Bill Wyman ne sera pas de la tournée « Voodoo Lounge » des Stones et le réalisateur Alexandre Sokourova projette une adaptation littéraire, « Emma Bovaritch», tournée à St Petersbourg… enfin, et c’est bien entendu son premier coup d’œil, le dessin de Plantu ! Devinez…
En terminant sa lecture quotidienne, lucide, il s’est avoué « je fais quand même une grosse déprime »… Mais il a cette qualité qu’il avait préconisée toute sa vie à ses enfants et à ses équipes au bureau : la persévérance.
Il vécut donc au jour le jour avec toujours 30 ans de retard. Le matin de ses 88 ans, bon anniversaire, il glissa dans l’escalier de la cave et l’on retrouva son corps huit jours plus tard sous les piles de journaux qui s’était effondrées, il avait l’exemplaire du 9 août 2012 en main, les basketteuses françaises s’étaient qualifiées pour la finale des jeux olympiques en battant la Russie 81 à 64. Sa famille publia une annonce mortuaire immortelle dans les pages « Région » des Dernières Nouvelles d’Alsace.