En vain, d’Alsace ; épisode 80 : LES PLAISIRS ET LES JOURS

Ambroise Perrin

Ils ne savent plus trop bien qui a franchi en premier la porte, mais voilà, cela fait trois mois qu’ils sont « séparés », ça fait long, ils sont toujours en contact, mais pas trop, et chacun raconte que c’est l’autre qui a refusé de faire des concessions, avec des évidences : « tu choisis, c’est ça ou moi ! ». Le « ça » étant à géométrie variable, la maison, le boulot, les parents, les vacances, les amis, l’heure à laquelle on éteint la lumière et la quantité de sel dans l’eau des pâtes.

Aucun des deux ne pense que c’est définitif, mais chacun sent bien que c’est parti pour l’être. 

On a surtout des nouvelles via les amis qui sont d’une prudence de sioux quand on leur demande comment va l’autre et qui sont d’une bienveillance de curé de paroisse pour écouter les détails des doléances de chacun.

« Au moins restez bons amis… », phrase assassine, conseil stupide, entre l’amour et l’amitié on sait qu’il n’y a qu’un lit de différence. Tâchant quand même d’être aimable, il s’entendit dire « son amour est trop possessif voilà pourquoi j’ai fui ». Maintenant il apprend qu’elle est très déprimée, qu’elle est allée habiter chez ses parents et qu’elle passe sa vie au pieu, probablement à pleurer, dans un proche avenir c’est peut-être de bon augure pour lui.

Il entreprend alors un épisode « série Arlequin », il se pointe à l’improviste chez ses parents douze roses rouges à la main, il a l’air d’avoir 18 ans, les beaux-parents très aimables le font entrer, désolé elle n’est pas là, elle devrait rentrer ce soir ou demain, je vous sers un café, tiens, elle me vouvoie maintenant ?

Et parce que l’on se connaît bien depuis quand même pas mal de temps, le beau-papa dit, je vais l’appeler pour lui dire que tu es là… Inutile, elle ne me répond plus au téléphone… Laisse-moi faire, moi elle me répond. Et oui de suite, elle répond, le papa détaille la situation, il est là, tu veux lui parler ? Oui, oui, passe-le moi… Les beaux-parents se retirent à la cuisine… Écoute, là je suis vraiment très prise mais je te promets, je t’écris ce soir…

Il quitte les beaux-parents en se disant qu’il avait peut-être gagné une manche. Mais comme cela, sans prévenir, il aurait pu tomber sur une situation plus cocasse, par exemple qu’elle ait été avec un nouveau copain.

Il ne savait plus vraiment ce dont il avait envie. Il avait l’impression d’être un pion alors qu’il voulait jouer au héros. L’ambition enivre plus que la gloire; le désir fleurit, la possession flétrit toute chose, il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver, mais moins mystérieusement et moins clairement à la fois, d’un rêve obscur et lourd… Il n’attendait plus ni plaisirs ni jours ambitieux, ne pas recevoir de message l’aurait autant peu surpris que d’en recevoir un. Oui, elle lui envoya le soir même une belle déclaration, dont il ne devina pas si il s’agissait d’une moquerie pour gagner du temps ou d’un récit codé pour de nouvelles règles dans leur couple. Il s’était dit que le seul vrai test, c’était celui de savoir s’ils avaient toujours envie de faire l’amour, plutôt que de courir pour retrouver le temps perdu.

Il lut deux fois le message, trouva la première phrase un peu longue, admira les images créées par le vocabulaire et apprécia les impressions qui flattaient sa mémoire, il se convainquit qu’elle avait un talent littéraire qu’il n’avait point soupçonné et conclut qu’elle lui réouvrait la porte, sans en être parfaitement certain : « mon chéri ! Il est doux quand on a du chagrin de se coucher dans la chaleur de son lit, et là tout effort et toute résistance supprimés, la tête même sous les couvertures, de s’abandonner tout entier, en gémissant, comme les branches au vent d’automne. Mais il est un lit meilleur encore, plein d’odeurs divines. C’est notre doux, notre profond, notre impénétrable amour. Quand il est triste et glacé, j’y couche frileusement mon cœur. Ensevelissant même ma pensée dans notre chaude tendresse, ne percevant plus rien du dehors et ne voulant plus me défendre, désarmée, mais par le miracle de notre tendresse aussitôt fortifiée, invincible, je pleure de ma peine et de ma joie d’avoir une confiance où l’enfermer ».

Il eut l’impression d’être trop fleur bleue dans une réponse enthousiaste spontanée qu’il n’envoya pas. Il tenta des alexandrins flatteurs qui lui firent perdre un temps précieux pour répondre finalement et simplement « oui ». Son oui fut sans effet. Il réessaya de téléphoner, son numéro était toujours rejeté. Il feinta à partir d’un autre téléphone portable, elle raccrocha dès qu’elle reconnu sa voix, il n’eut pas le temps de dire « c’est moi ».

Bien des semaines plus tard, évoquant à un ami curieux et lettré qu’il était doux, quand on avait du chagrin, de se coucher dans la chaleur de son lit pour s’abandonner tout entier en gémissant, il comprit qu’elle n’avait que copié un paragraphe d’un recueil de nouvelles de Proust pour se débarrasser de lui. 

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 80 : LES PLAISIRS ET LES JOURS

  1. quelle « productivité » ! dans ce texte là, j’ai bien apprécié l’allusion à Tachan…. une des chansons que j’aime bien de lui. max

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