Ambroise Perrin
Il a fait ce qu’il n’avait jamais pris le temps de faire, ou peut-être osé faire, ou plus certainement pas eu l’idée de faire : prendre des vacances. Non pas partir en vacances comme lorsque l’on est en congé, non, être en vacances tout seul, pour prendre soin de soi-même ; les circonstances faisaient qu’il était là, ce jour là, et pour un bout de temps, sans la famille, et qu’il n’avait pas envie, -il découvrait cette bienheureuse paresse- de contacter des amis; il avait pourtant des adresses partout, partout où il savait qu’il serait le bienvenu.
Il a rempli un sac de voyage en deux minutes, attendu le bus numéro 10 en vain, il a marché jusqu’à la gare, il n’avait prévenu personne, il est monté dans un TER où il n’y avait pas grand monde et est descendu au 13e arrêt parce qu’il aime bien le chiffre 13, c’était Goxwiller. La rue de la gare se prolonge en rue principale, et il n’y a rien d’autre, si ce n’est un peu plus bas, la rue des Vosges qui se prolonge en rue de la montagne. Il y a un restaurant, « Aux 3 Clefs », pas d’hôtel mais la voisine de la serveuse loue parfois une chambre d’hôte, c’est parfait merci.
On lui demande s’il vient ici à cause de la peintre Hélène de Beauvoir qui avait un atelier dans une ferme restaurée à Goxwiller, non, pas du tout. Il n’ose pas dire que c’est par hasard qu’il est là, et qu’il a du temps à perdre. Et si ça va pour vous, ce sera pour la semaine.
Rien à faire, glander, prendre son temps, décompresser… des expressions qui font ricaner, on sait comment cela se termine se disait-il, dans un club de yoga à transpirer en pensant à autre chose et à arrêter son abonnement à la troisième séance. Il était là pour prendre soin de lui-même, sans le regard des autres. Mais déjà cette pensée l’exaspérait comme si prendre soin de soi était un processus thérapeutique pour jouer avec l’évocation des semaines, des mois et des années passées, et pour se guérir des colères, de la rage, de la tristesse, du désespoir, des envies, des batailles gagnées qui avaient jalonné ce temps perdu.
Peut-être qu’il partira demain retrouver ses habitudes avec son groupe d’amis sur la terrasse du Brant. Ou alors il aimera tellement sa solitude qu’il découvrira la sérénité des moines qui s’enferment un an dans une cellule aveugle, cela ferait un bon scénario au cinéma, 1h30 pour raconter 365 jours dans 6 m², il adore persifler.
Il ouvrit dans son téléphone portable le carnet d’adresse, plus de 2000 notées en une petite dizaine d’années, cela faisait presque deux par jour, combien de prénoms, noms, et numéros de portable dont il ne se souvenait absolument pas; de qui s’agissait-il ? Effacer pour n’en garder qu’une bonne dizaine ? Une amie qui venait de décéder d’un long cancer avait mis au point un truc assez rigolo, un message SMS à toute sa liste de connaissances annonçant sobrement, rédigé à la première personne, son départ dans l’au-delà, commençant par « bonjour, je viens de mourir il y a cinq minutes » et terminant par « merci de ne pas répondre à ce message », l’infirmière des soins palliatifs lui ayant promis de cliquer sur la bonne touche au bon moment.
De quoi avait-il envie de parler et qu’il taisait, au boulot, en famille ? Rien ne lui venait à l’esprit, il avait cessé depuis bien longtemps d’exprimer son esprit critique. S’il était capable de s’enthousiasmer très rapidement, il avait aussi l’habitude d’être très analytique, de tout décortiquer, de déceler le bluff, les failles et de trouver bien des choses archi-nulles.
Au bout de trois jours, il sortit faire une petite promenade dans les prés et les vignes environnant le village, c’était sympa, il manquait juste un chien gambadant pour compléter le cliché. Il décida de faire tous les jours le même parcours, il n’était pas là pour explorer les environs.
Maintenant quand il croisait des gens dans la rue, il disait bonjour et on lui répondait. Il aurait bien aimé installer des rituels, à l’épicerie, au café et pourquoi pas dans une boucherie ? Rien de tout cela, sa logeuse qui allait tous les samedis matin « au Leclerc» lui proposa de lui faire quelques courses.
La seule habitude qu’il instaura, au retour de sa promenade, fut de s’asseoir sur le banc en face de la mairie et d’attendre rien du tout pendant 15 minutes en regardant les géraniums. À gauche il y avait une petite maison d’un seul étage, avec deux ou trois poutres de colombages qui ne semblaient pas factices, la fenêtre de la cuisine donnait sur la rue, et il aimait y sentir l’odeur du pain grillé. Il imagina toute une romance avec la dame de la cuisine qui devait certainement faire ses propres confitures, mais cela faisait trois semaines qu’il passait et il ne la vit jamais.
C’est fatiguant de ne rien faire, il commença donc à prendre l’habitude d’une petite sieste dans l’après-midi ; quand il se réveillait il était épuisé, il aurait pu se recoucher. Prendre soin de soi, quelle blague.
Et il attendait avec impatience le lendemain matin, quand il irait s’asseoir devant les marches en grès de la mairie, qui ressemblait à une église surmontée d’un clocher insolite, avec six fenêtres arrondies comme au gothique, deux oeils-de-bœuf au troisième étage, un crépi rose entre les colonnes de pierre style moitié du XIXe siècle; on n’apercevait pas de devise officielle sur le mur. Il somnolait en surveillant les géraniums.