Ambroise Perrin
Madame Carillon habite depuis 1939 au quatrième étage sans ascenseur, et elle fête aujourd’hui ses 95 ans, vous pouvez faire des calculs. C’est bien-sûr la grand-mère de l’immeuble, tout le monde l’aide, pour les courses mais aussi bien d’autres services, les médicaments, les papiers administratifs, l’aide ménagère en retard, une part de tarte aux fraises et même un petit pot-au-feu, elle adore.
Quand il y a de nouveaux propriétaires ou de nouveaux locataires dans l’un des neuf autres appartements, on leur explique « madame Carillon », ses goûts, ses manies, et de quoi on ne doit pas parler avec elle, de la guerre, de ses enfants, de son propriétaire, – le petit-fils du propriétaire, le loyer couvre à peine les charges, c’est un loyer « loi 1948 ». Elle est la seule dans tout l’immeuble à recevoir encore des cartes postales, les enfants en vacances savent qu’il « doivent » écrire à Madame Carillon !
La vieille dame possède un trésor, des pages à l’écriture écolière qui paraissent saugrenues, une sorte de « La Vie mode d’emploi ». C’est un cahier où elle note tous les déménagements, les locataires qui changent tous les deux ou trois ans, les propriétaires qui revendent au bout de 30 ans. Elle ajoute des remarques, les naissances, les décès dans l’immeuble, –mais de nos jours on va mourir à l’hôpital.
Au début du cahier tout de suite après-guerre, on lit les noms de ceux qui avaient une voiture, les premiers qui ont eu la télévision, les travaux sur le toit pour installer les antennes.
Les toutes premières pages datent de quand elle avait 10 ans, ses parents avait emménagé ici, il n’y avait même pas encore de salle de bain dans les appartements, et elle y décrit la cour avec une écurie, et dans la rue une crémerie, un épicier, un boucher, une cordonnerie, un quincailler. Et même une brasserie, lieu de perdition dont elle ne veut plus se souvenir du nom, à l’angle de là où il y a maintenant un immeuble moderne de cages à lapins.
Mais surtout c’est elle qui règne sur le jardin. Avant les parkings c’était un potager, on faisait pousser des légumes, il y avait des vignes au milieu à mi-chemin des autres immeubles, la partie la plus ensoleillée. Maintenant tous les cinq ans les jardins perdent de l’espace, une hypocrite agence immobilière a coupé à 6h un matin l’érable qui visiblement se portait bien, pour construire des locaux loués hors de prix, l’écurie a été réhabilitée en trois appartements bruyants, la copropriété voisine a monté un grillage pour délimiter sa parcelle de gazon, la buanderie a été transformée en studio, et l’année suivante un permis a été accordé pour y ajouter trois étages et transformer cette partie de la cour en une zone macadamisée de quartier tapageur.
Madame Carillon veut garder ses cinq mètres de potager, des tomates, des radis, des oignons, il faut élaguer le lilas qui fait de l’ombre, et l’année où rien ne pousse, le matin à l’aube, un voisin plante dans son carré de belles carottes avec les fanes, une botte qu’il vient d’acheter au marché de la Marne.
Cet été on fêtera avec un peu d’avance son presque centenaire, il y aura plein de monde dans le dernier coin d’herbe-gazon, avec un auvent démontable et des chaises en plastique blanches, la fanfare du facteur est invitée, et aussi les vendeuses de la Coop (même si c’est maintenant un Carrefour express) avec qui Madame Carillon va papoter presque chaque jour vers 16h après la sieste.