Ambroise Perrin
Il a toujours rêvé de voyager, route 66, il est chauffeur de bus, longtemps les transports scolaires, puis les sorties du troisième âge où il fallait nettoyer les toilettes du bus, mais avec de bons pourboires, et maintenant chauffeur de la navette pour l’aéroport de Francfort, et c’est une promotion dans sa propre estime, après également cinq années à la CTS où il trouvait que les petits chefs de la Ville ne le considéraient pas comme quelqu’un d’agréable.
Et être agréable, c’est ce qu’il préfère. Les voyageurs sont toujours stressés, mal réveillés, ils ont oublié un sac chez eux et c’est trop tard, tant pis. Lui, le chauffeur, c’est le sourire, avant-goût du soleil des Canaries, il fait des blagues au départ et redescend volontiers vérifier dans la soute si le petit sac n’y est pas, mais oui madame, c’est votre mari qui a dû le mettre en même temps que la valise.
Deux impératifs, l’horaire et la sécurité. L’horaire parce qu’il faut faire un rapport écrit en cas de retard, un accident par exemple, mais il est champion pour sortir de l’autoroute et emprunter des voies de traverse. La sécurité, parce que là, ça ne rigole pas, s’il n’a pas été vigilant ça devient vraiment de sa faute, dans les stages on a bien insisté sur les responsabilités du chauffeur, « vous êtes Jupiter à bord », pour dire que c’est lui qui prend les décisions. Un passager bourré qui embête tout le monde pour s’asseoir devant et qui braille comme un cochon, il a un bip pour appeler la centrale qui envoie deux vigiles, suivez-nous monsieur, avec un peu de chance il pourra récupérer sa valise et bye-bye le bus part sans lui.
Alors la routine, ce sont juste des panneaux Ausfahrt qui défilent, il observe les saisons à la couleur des champs, il reconnaît les passagers qui font le trajet toutes les semaines, il n’aime pas quand on lui fait changer de véhicule, on s’habitue vite à ces machines, compagnes indolentes des sempiternelles rotations sur le goudron.
Un jour de nonchalance entre deux plaques de goudron, il est parti faire un tour vers les boutiques qui annoncent les zones d’embarquement, à la recherche d’un kiosque avec de vraies Bratwurst pour touristes, et il observa à un comptoir au milieu de l’allée une animation fébrile et des conversations bizarres, « on prend Tokyo ou Rio de Janeiro » ? Une heure avant le départ, des tickets de vol à 80 €, sans bagages à mettre en soute car trop tard, aller simple, le retour vous verrez sur place, l’aventure commence à l’aéroport.
Il a les clés du bus en poche, il a aussi sa sacoche avec son passeport, il a une idée folle, il y a une place pour Séoul, et le voilà qui s’envole.