En vain, d’Alsace ; épisode 48 : COMMENT LA LASCIVE CLAUDETTE SAUVA L’AUSTÈRE LATINISTE

Ambroise Perrin

Il aimait le latin, il était professeur de latin, il avait tous les élèves qui faisaient du latin. Un jour fin juin, le proviseur le convoqua pour lui dire qu’à la rentrée, il ne pourrait plus lui faire un emploi du temps complet, trop peu d’élèves. Alors ? Prendre des classes de français ? Être détaché en parascolaire au Club de théâtre, continuer avec un mi-temps de documentaliste ? Vous allez-vous renouveler, vous allez aimer !

Non, il n’aimera pas, il évoqua l’orgueil d’Œdipe (il était aussi helléniste), se vexa, refusa. L’Académie lui trouva un poste de latin à cheval de Troie sur trois lycées, trois jours pleins, un sympathique emploi du temps aménagé, et 200 km hebdomadaires ; impossible, il ne conduisait pas, et ce n’est pas à cinquante ans passés qu’il allait passer son permis.

Il décida donc de donner des cours particuliers. Plein de cours particuliers. Mais il aurait fallu plein d’élèves, et les seuls qu’il réussit à recruter furent les cancres que les parents de la bonne société voulaient pousser « pour être inscrits dans de bonnes classes », les classes avec latin ayant été jusqu’à présent un critère de sélection, car c’est là qu’il y avait « les bons profs » et « les meilleurs élèves ». Mais c’était une combine qui disparaissait.

Il déprima, trouva refuge dans ses livres, congédia la Félicité, sa servante depuis tant d’années pour les repas, le ménage, le repassage et les poubelles ; elle était restée fidèle à son maître, -qui cependant n’était pas une personne agréable. Fini, il ne pouvait plus la payer. J’aurais dû me marier pensa-t-il.

Il proposa à trois éditeurs l’idée d’un gros livre, « Jules César en Alsace » en espérant un confortable à-valoir, il n’eut aucune réponse.

Alors, sur les bons conseils du seul collègue qui était venu lui rendre visite, il commença à vendre ses livres. Le plus difficile fut de choisir lesquels. D’abord ceux en double, puis, cruauté mentale, ceux dont les auteurs lui paraissaient superficiels, puis les gros livres considérés comme de Beaux Livres, ceux pour offrir, qui coûtent cher, et qu’on offre à nouveau sans les avoir ouverts. Le libraire d’occasion cessa rapidement le manège. À moins du quart du prix neuf, il en avait accepté quelques-uns au début, ému par la détresse de ce bon client depuis plus de 30 ans, mais là, non, désolé, je n’ai aucun acheteur pour cela. À la rigueur, amenez-moi un lot, je choisirai, ou alors je vous fais un forfait pour des cartons entiers…

Après, ce qui se passa, on ne sait pas très bien, parce que plus personne n’allait lui rendre visite. On évoque les difficultés à payer le loyer, un déménagement plus modeste, un travail alimentaire dans une ville où il n’était pas connu, et même un « reclassement » professionnel par l’Agence de l’emploi, dans un bureau, un supermarché ? On spécule sur la paperasse à remplir pour toucher des allocations…

On peut également l’imaginer tel Emil Jannings ou Marco Stanley Fogg, en des personnages de fiction que personne ne reconnaitrait… Voilà le professeur si important et tant admiré, ayant porté lavallière en soie et boutons de manchettes nacrés, dans le rôle de l’homme humilié, ruminant sa déchéance. Il est le héros d’un film, devenu le dernier des hommes, et coup de sort final, il rencontre un milliardaire qui l’embauche comme précepteur de son futur héritier âgé de 10 ans, et pour aller vivre dans une somptueuse villa.

Ou alors le voilà dans un roman, héros qui après avoir vendu tous ses livres, un soir de triste lune devant un palace, qui devient clochard, ridiculisé par les vrais SDF cruels et sans pitié, indifférents à sa lente descente aux enfers, le poussant à l’idée de sa propre fin… et puis il serait reconnu par un ancien collègue (spécialiste bien entendu de Dante) qui l’accueillerait chez lui, et où il rencontrerait une jeune étudiante dont il tomberait éperdument amoureux.

C’est bien le cinéma et l’amour qui sauveront notre latiniste. Son errance l’avait mené à Wasselonne sa ville natale. Il y retrouva rue de la filature les voisins de son enfance, les Chauchoin, dont l’une des filles, Émilie, devint une vedette à Hollywood sous le nom de Claudette Colbert. Presque alsacienne, la renversante actrice incarna la très sensuelle Poppée, l’épouse de Néron, merveilleusement lascive dans des bains de lait d’ânesse. Elle interpréta aussi Cléopâtre, reine fatale dans des robes fort osées, et qui fut aimée par Jules César et Marc Antoine.

Et précisément, -car c’est de nos jours la grande mode des biopics, une équipe de scénaristes américains cherchait à Wasselonne l’inspiration pour des scènes de « Claudette ». Les friponnes racines alsaciennes de la star expliquaient certainement d’aussi galantes exaltations transposables dans l’Empire romain. Alors un spécialiste de Jules César ? Quel hasard ! Quelle belle rencontre ! Racontez-nous tout monsieur le latiniste, on vous embarque à Hollywood, vous y ferez une nouvelle carrière, vous écrirez des péplums triomphants ! Il partit.

Le lycée de Haguenau et ses élèves cossards furent enfin oubliés.

2 commentaires sur “En vain, d’Alsace ; épisode 48 : COMMENT LA LASCIVE CLAUDETTE SAUVA L’AUSTÈRE LATINISTE

  1. Dany Freyd:

    Imaginé ou pas, le récit d’Ambroise est réjouissant !! 

    Cela a ravivé des souvenirs de mon prof de latin : « Mademoiselle DELETRAZ, vous n’êtes pas dans le salon de Madame votre mère ! » (bavardage)

    Claudette Colbert d’origine alsacienne, inventée ou pas ? j’aurais aimé y croire car l’histoire est trop belle pour notre charmant et malheureux latiniste !

    Je me revois en cours « privé » de latin, chez le séduisant et très exigeant Monsieur IMHOFF… Dans ma classe, il y avait une très jolie, pulpeuse, adorable élève, avec laquelle je faisais le chemin pour aller au Lycée, était elle attirée par cet homme ? 

    A ce sujet, une amie d’enfance m’a envoyé un livre, écrit par la Belle, où elle racontait cette passion non partagée il me semble ! et ce livre, je ne le retrouve plus. 

    Je me souviens du jeu de mots d’un autre prof (physique/chimie) – qui avait le toc de se laver les mains sans cesse – il l’interpellait ainsi : « Au tableau ! LACHERE (le nom de la belle) est faible » ! Faisait-il allusion à son peu de goût pour les sciences ? ou à ce que projetait dans l’esprit masculin sa plastique avantageuse et précoce ? Il me semble que dans son livre, elle raconte la souffrance ressentie au cours de son adolescence. Dans mon souvenir, elle est ensuite devenue la compagne d’un comédien suisse, séduisant et talentueux !

    Une histoire vraie qui finit bien !

    Bizzzz

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  2. merci pour ce partage de souvenirs ! Comme toujours j’ai tout inventé, à partir de l’idée de vendre ses livres (Moon Palace du regretté Paul Auster)… Oui, le père de Claudette Colbert était de Wasselonne ! Enfin, mon prof de latin en 6ème au lycée de Haguenau se nommait M. Frankhauser… (il habitait juste en face, rue du marché aux grains)

    Ambroise

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