Ambroise Perrin
Il prononça ces mots avec une tristesse qu’on ne trouva pas sans charme. Son enfance défilait comme tombent les aiguilles d’un sapin trop longtemps resté dans la tendre quiétude d’un salon surchauffé. Noël était passé et l’an prochain était encore loin. Oublié le temps des souhaits. Il leur dit, je vais faire un tour. Il sort de Wisches dans la forêt, parcourant à rebours le chemin des cyclones de 1999.
Le siècle finissait, et il connut l’étourdissement des paysages et des ruines ; il se souvint trois jours avant le Nouvel An de la tempête Lothar et de son ouragan à 160 km/h. Replanter le chêne sessile et le pin laricio, et laisser aux arbres couchés le soin d’une régénération naturelle, mon beau sapin, roi de la forêt. Le 24 décembre 2021, l’astronaute français qui orbitait en haut de nos frondaisons déplia l’arbre, certes en plastique, près des étoiles ! À Sélestat, où l’on se targue d’un demi-millénaire de traditions pinacées résineuses, on rigola. À Strasbourg, où en 1492 on acheta neuf sapins pour célébrer la bonne année sur le chantier de la Cathédrale et des paroisses environnantes, on s’offusqua. Le prédicateur Geiler de Kaysersberg, déjà, avait dénoncé la superstition des « châteaux de Noël » construits de branchages, des réminiscences païennes pour se gaver de pain d’épice et de vin d’hiver. Mais pourquoi donc à Wisches comme ailleurs, les sapins fichaient le blues ? Le sapin est-il une fake news ?
On le vend maintenant avec pot et racine pour le ressusciter en fin de l’année, et aujourd’hui à l’approche de l’été, il faut l’arroser ! Passionnant, se dit-il, « ça sent le sapin », blague conifère quand on veut partir en enfer. Il était philosophe, il aurait pu être garde-forestier, cette histoire de sapin l’obnubilait. Nous sommes en avril, il pleut c’est le printemps, ou peut-être est-ce l’automne, il n’y a plus de saison. Qu’est-ce qu’un « vrai » sapin ? Une amertume qui ronge comme des pages effacées par cette pluie qui ruisselle dans sa mémoire, patrimoine inutile d’un temps perdu, ou est-ce un souvenir des moments heureux qui aujourd’hui ressemblent à un jeu de hasard, grands perdants de la loterie du temps retrouvé ? Promenons-nous dans les bois, la vérité n’y est pas, que d’entourloupes et de rosseries pour imposer des traditions qui nous prennent pour des bouffons au sommet du Donon ?
Pourquoi donc aujourd’hui parler du sapin ? Le frère, les sœurs, les neveux et nièces, plus personne, comme un paria, exclu de 20 ou 30 ans, et même un demi-siècle de vie commune. Au grenier on retrouvera le gros album photo d’une grande fête de mariage. Les visages enjoués, ils sont bien vieux, et tristes, et ingrats maintenant. Les jeunes n’y comprendront rien, empêtrés dans leurs susceptibilités tartinées d’arrogance, celle d’avoir raison comme les gourous écolos qui imposent le riz complet et les carottes biologiques. Leurs cartes-mémoire s’effaceront un jour de bug. Ils ne seront plus rien. Et ce rien, il leur donne. Il sait très bien que très vite il sera oublié.
Mais aujourd’hui c’est une bête histoire de famille, d’une insignifiance plus décisive que tout, au sommet du massif vosgien. Le Netzenbach, rupt impétueux, qui en dévale presque tout droit, serait le ruisseau le moins pollué d’Alsace, ça fait plaisir de savoir cela, se dit-il. Un peu d’émotion quand même, quand il atteignit son but, comme en hommage au seul souvenir de famille qu’il vénérait. Il s’enferma dans la cabane des sangliers, celle de ce grand-père bon et souriant qui avait été bucheron dans une des scieries du village, et qui y perdit quatre doigts le jour où une lame sauta de la planche de sapin. Il se dit qu’un seul allait lui suffire pour son fusil à gros gibier.