Ambroise Perrin
Depuis le Covid, il n’est pas retourné au bureau. D’ailleurs, le bureau, il n’existe plus, le bail n’a pas été renouvelé, tous travaillent depuis chez eux à la maison. Le patron a pris une boîte postale dans un immeuble, pour avoir une adresse, et tout se fait par Skype, e-mails et parfois par téléphone. Il y a une boucle internet hyper sécurisée et cryptée pour partager tous les dossiers. On se voit par vidéo, on croit se connaître, et au lieu d’être à Strasbourg, le patron est en Thaïlande, cela n’empêche pas la boîte de bien fonctionner. Il rentre deux ou trois fois par an, tous se retrouvent alors dans un bon restaurant, le boss salue chacun un à un, certains ont l’impression que c’est un test d’évaluation, mais on ne parle pas du boulot, juste un peu de ceux qui sont partis. Il ne reste plus que 13 employés qui touchent de belles primes, grâce aux économies, pas de loyer, pas d’assurance, pas de parking, pas de chauffage, pas de femme de ménage. Alors tout va bien ? Pas certain !
Ça fait quoi d’être un super-spécialiste multi-diplômé, brassant des dizaines de milliers d’euros, installé dans un petit village de 600 habitants, Bourgendorf, dont la seule activité qu’il connaisse est la transformation d’une partie de l’usine agricole en logements de cité-dortoir et l’oubli d’un prédateur de triste renommée ? Il avait choisi ce coin paumé pour fuir la ville trépidante et ses rythmes convulsés, et le plaisir de rentrer chaque soir, seul au volant, à écouter les Brandebourgeois de Bach ou Pet Sounds des Beach Boys, moments d’exquis isolement régénérant, en rien égoïste, avant de rejoindre sa famille. La famille dispersée, il décida, avec une majuscule flemme, que déménager serait épuisant.
Aujourd’hui, ce qui lui manque le plus ? Ce sont les pots du vendredi soir, les hypocrites compliments et les exagérées tapes dans le dos, cette convivialité qui finalement n’était pas aussi factice que cela. Pour lui, le télétravail est devenu une machine à mélancolie ; la production n’est plus un travail collectif, mais l’addition de tâches individuelles. Au début, il s’était réjoui, aujourd’hui, il déteste cette soi-disant liberté, il est prisonnier de son salon, transformé en bureau.
C’est quoi un bureau ? Il rédige un long mail à tous ses collègues, à tous ses contacts, à tous les riches clients de la boîte. Il raconte que le mot bureau vient du mot bure qui, au Moyen Âge était une grosse toile de laine étendue sur une table pour compter de l’argent sans faire trop de bruit lorsque les pièces s’empilent et risquent de susciter des convoitises. La bure est devenue bureau, explique-t-il, le meuble lui-même où l’on fait les comptes, puis c’est ainsi que l’on a appelé le local où était installé le meuble, puis l’ensemble du bâtiment où l’on va travailler et retrouver ses collègues. Mes chers collègues, vous trouverez dans la fonction bureau de mon ordinateur tous les mots de passe pour reprendre mes dossiers, conclut-il, énigmatique.
Il laisse aussi une lettre manuscrite, il ne s’excuse de rien, il dit simplement qu’il n’aurait jamais imaginé la solitude aussi épuisante. Lui qui était un boute-en-train est fatigué de vivre par procuration dans un village fort sympathique mais qu’il considère comme une verrue de la petite ville d’à côté, Barr, où l’on ne croise plus que des gens marchant le nez dans l’écran de leur téléphone. Il pense à l’article qui paraîtra dans le journal local pour relater que, de façon incompréhensible, il s’était pendu à la poutre de son bureau, en considérant que la corde était encore et toujours la tradition des désespérés.