En vain, d’Alsace ; épisode 41 : LA BUGATTI T 253 CADEAU POUR COLUCHE 

Ambroise Perrin

Ce jeudi après-midi du 20 février 1986, Coluche sonne à la porte de l’usine Bugatti à Molsheim. Le matin, il était à Strasbourg, non pas pour enregistrer un épisode du Schmilblick avec Guy Lux, mais pour rencontrer Pierre Pflimlin le président du Parlement européen. Coluche n’avait pas vraiment rendez-vous, mais il était entouré de journalistes complices… Il porte sa célèbre salopette rayée et croise dans les couloirs des députés en costumes cravates. Coluche vient de créer les Restos du Cœur et il est là avec une idée qu’il trouve géniale : récupérer les excédents alimentaires européens. Il annonce avoir le soutien de Jacques Delors, le président de la Commission à Bruxelles. 

Pierre Pflimlin est abasourdi, quelle audace, il n’a jamais vu autant de gens sérieux aussi empressés autour d’un clown. Il lui faut donc bousculer son emploi du temps pour rencontrer l’hurluberlu avec sa horde de journalistes. Il lui explique les mécanismes de la politique agricole commune. Coluche l’interrompt : « j’ai plein de gars qui attendent avec de gros camions, faut aller où pour charger les quotas laitiers ? ». Un député européen belge, José Happart, spécialiste d’agriculture, accompagne Coluche : les Restos du Cœur fonctionnent déjà en Belgique. Pierre Pflimlin bafouille qu’il va l’aider, et lui propose une réunion avec des députés et des administrateurs. Coluche fait la vedette dans une foule de curieux. FR3 Alsace veut l’interviewer, le journaliste, (- c’est moi !), a une splendide idée pour être seul avec l’artiste, prendre l’ascenseur, le bloquer entre 2 étages et filmer dans le miroir pour avoir ainsi assez de recul. Coluche pense à la publicité pour les Restos et dit banco ! 

Plus tard, le président Pflimlin dira que ce fut un des moments les plus insolites de sa carrière politique et aussi un excellent souvenir ! La bureaucratie sera la plus forte, Coluche n’aura pas le beurre, mais il aura l’argent du beurre, un gros, très gros chèque signé par le Parlement européen, qui va créer avec la Commission le PEAD, le Programme Européen d’Aide aux plus Démunis, fonctionnant sans frais grâce aux milliers de bénévoles des Restos du Cœur.

Maintenant Coluche est au Hardtmuhle, l’usine automobile de Molsheim. Il veut voir le patron de Bugatti. On lui explique que les ateliers sont fermés. Là encore, Coluche n’est pas tout seul, les étudiants de l’école de commerce de Strasbourg et ceux de Bruxelles sont là pour faire pression. Il y a aussi deux Américains très riches, la chanteuse Cher et l’acteur Nicolas Cage, collectionneurs de voiture de luxe. Coluche les a rencontrés pendant un séjour à New-York sur le tournage du film Banzaï de Claude Zidi. Dans l’atelier il fait son numéro avec un bagout imparable : des dizaines de milliers de gens n’ont pas 5 francs pour manger et il y a au musée de la Chartreuse un prototype Bugatti type 253 modèle 1962 qui prend la poussière, donnez-moi la bagnole qui vaut des millions, cadeau d’anniversaire (en fait c’est le 28 octobre), et moi, je la revends aux Américains. 

On téléphone en Italie à Romano Artioli, le patron de Ferrari qui vient de racheter Bugatti. Les membres de l’association Enthousiastes Bugatti Alsace, présidée par Paul Kestler et les habitants de Dorlisheim, qui travaillent pour Bugatti au Château Saint-Jean, se mobilisent. « Coluche avec nous ! Elle est où là type 253 ? Dans un camion pour l’Amérique ! ». On applaudit au passage du camion dans les rues de Molsheim. La Bugatti est-elle vraiment dedans, Coluche ne répond pas. Il dit juste qu’il aurait bien aimé la conduire et faire un petit tour de vitesse, comme avec sa moto. Tant pis, ce sera pour une autre fois, les deux vedettes américaines arborent de larges sourires et Coluche a dans la poche de sa salopette un gros chèque en dollars qui va lui permettre d’ouvrir des dizaines d’antennes de Restos du Cœur. Eh ! C’est pas fini ! C’est l’histoire d’un mec… Coluche fait son sketch et embarque les Amerloques, les étudiants et les journalistes à la Metzig, la brasserie juste en bas, pour une tarte flambée.

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