Ambroise Perrin
La voiture est tellement mirifique qu’on pourrait se dire qu’elle n’est pas réelle, comme cette histoire est tellement surprenante qu’on a du mal à y croire. C’est une 203, une 203 Peugeot, comme celles produites de 1948 à 1960 par les usines Peugeot de Sochaux, à plus de 600 000 exemplaires ; c’était bien avant la célèbre 403.
Dans mon immeuble, le bloc HLM de la rue des Fourmis à Haguenau, monsieur Ohlmann fut le premier à avoir une voiture, une Dauphine, je devais avoir 5 ans, c’était en 1958, elle était de couleur beige clair, et il y avait un sac de ciment de 50 kg sur le pare-chocs avant pour qu’elle tienne la route dans les virages ; les enfants, on avait le droit de la faire briller avec un chiffon doux, il fallait enlever sa ceinture pour ne pas rayer la carrosserie avec la boucle, c’était le ceinturon acheté par un copain dans le magasin du Stock américain de la Grand’rue. Et surtout on rêvait tous d’y faire un tour du quartier, dans cette Dauphine, à toute blinde.
Dauphine c’était Renault, mais Monsieur Loewengüth du 3e étage, lui, il travaillait chez Peugeot ! Tous les lundis, il prenait le bus puis le train jusqu’à Sochaux et ne revenait que le samedi. Et quand il rentrait à la maison, il avait toujours un carton avec plein d’objets métalliques, ou bien un grand morceau de tôle enroulé dans une couverture.
Il entassait tout dans la cabane du jardin, on n’avait pas le droit d’y entrer. Un jour, quelqu’un nous expliqua que c’étaient des pièces pour monter une 203 ! Monsieur Loewengüth ramenait chaque semaine un bout de moteur ou de carrosserie ! Il travaillait à l’entretien dans différents ateliers, la forge, la fonderie, la chaudronnerie, la câblerie, la sellerie, l’emboutissage, l’outillage et parfois le plus noble, le montage.
C’est lui qui nous racontait tout cela, le monde merveilleux de la mécanique. Il disait que la paie était bonne, même s’il ne voyait pas beaucoup ses enfants, mais sa femme s’occupait de tout ! Il disait aussi qu’il avait une très bonne mémoire pour se souvenir des éléments qui lui manquaient. Il était très connu dans les ateliers, racontait-il, et il était un champion pour trouver dans les bacs les bonnes pièces abîmées ou mal montées, parfois cabossées, qui lui manquaient, avant qu’elles ne repartent à la fonderie.
Il avait ainsi des copains qui l’aidaient, « ça, c’est pour Albert », et lui mettaient un morceau de ferraille bien tordu de côté. En moins de deux années, il avait assez de « pièces » pour commencer la construction de la voiture dans le jardin, rue des Fourmis. Tout le monde voulait l’aider, mais il refusait même qu’on reste à côté de lui pour l’observer.
Il a commencé à monter sa 203 sans plans, sans rien, juste avec ses outils de bricolage. Parfois, on l’accompagnait à la ferraille, au bout de la rue de la Ferme Falk, avant les Missions africaines chemin des Paysans, pour trouver une pièce compliquée, même d’une autre marque, et surtout pour faire des soudures, le ferrailleur ayant une sorte de chalumeau.
On spéculait surtout sur la couleur qu’il allait choisir pour peindre sa 203, avec sa forme très ronde à l’arrière. Il avait trouvé des sièges en tissu gris qui attendaient à la cave, celle à côté de la buanderie, pendus à des crochets au plafond pour qu’on ne s’assoit pas dessus.
Je me souviens encore de plein de détails, comme du jour où l’on a pris tous ensemble, les habitants du bloc, une photo autour de la carcasse de la voiture, mais je n’arrive pas à trouver dans ma mémoire une image de la 203 terminée. A-t-elle pu rouler, même si elle n’était certainement pas homologuée ?
Soixante ans plus tard, je l’imagine joyau d’un collectionneur ; cela me ferait vraiment plaisir de revoir la 203 de la rue des Fourmis. J’ai cherché dans un prospectus de réclame datant de 1959 : elle est peut-être Bleue nuit avec intérieur cuir Havane, Grise Beau Brummell, Ivoire safari, Jaune taxi grec, Sirocco mat ou Rouge vif traverses de choc locos.
C’est une 203 avec un 0 central pour passer la manivelle et faire démarrer le moteur, même si les puristes disent que ce n’est qu’un hasard, ce rond au milieu de la plaque. Le trou par où s’engouffrent les rêves des poètes.