En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

Ambroise Perrin

Je roulais sur la très jolie piste le long de l’ancienne voie ferrée, à la sortie de Rosenwiller. Un vieux monsieur avait mis son antique vélo à l’envers, roues en l’air, et s’affairait avec des outils aux manches en bois. Il semblait sortir d’une photo sépia avec des cuissardes tricotées en laine noire, une peau de chamois qui protégeait le haut de ses cuisses et une sorte de vareuse de couleur vaguement jaune.  

Puis-je vous aider ? Il me raconta son histoire. Ce vélo avait presque gagné le Tour de France ! Ce vélo ? oui, celui-là ! C’était en 1919, la première fois que le Tour passait en Alsace redevenue française. Son grand-père avait alors 17 ans, il avait été au front en 1917 dans la Rheinisches Jäger-Bataillon n° 8 de la 7ème Armée du Reich. Au retour de la guerre le soldat allemand devint le forgeron français du village. 

Un cycliste parut poussant son engin la fourche brisée, il était très pressé. 

Il donne son nom, Firmin Lambot. Cela fait 13h qu’il pédale, il a déjà parcouru 320 km depuis Genève, c’est la 12e étape du Tour de France et il doit arriver à Strasbourg le plus vite possible. Et son vélo est cassé. Il est mort de fatigue, de froid et de faim, les organisateurs ont inventé cette année un uniforme publicitaire, un maillot jaune, ils étaient plus de soixante coureurs au départ le 29 juin, ils ne sont plus que 11 mais il y a Eugène Christophe, le Vieux Gaulois, qui va le doubler… Le forgeron écoute mais ne comprend rien puisqu’il ne parle que l’allemand. Il examine le vélo de Firmin et active le soufflet de la forge. Firmin lui pose la main sur l’épaule et lui dit non, je dois réparer moi-même mon vélo, le règlement interdit de l’aide. L’Alsacien voit le désarroi du cycliste et se dit qu’il y a deux ans ils étaient peut-être l’un en face de l’autre dans les tranchées. 

Il ne peut pas deviner que pendant la guerre, Firmin, qui est belge, s’est tranquillement marié pour vivre des jours heureux. Le coureur tente de parler dans le patois d’Anvers, une sorte de flamand qui résonne un peu comme de l’allemand. Souder sa bécane va lui prendre deux heures de travail à la forge. Trop long. Alors il plonge la main dans son gilet de laine et de la poche du dos, coincé sous le boyau de secours, il sort de sa cachette un billet de 100 francs, un peu humide de sueur et soigneusement plié. C’est un mois de salaire. Il tend le billet au jeune homme, et lui dit « tiens, c’est pour toi, regarde c’est beau, il y a en face de la paysanne souriante et dénudée, un forgeron comme toi, avec son tablier de cuir et le marteau sur l’enclume ».

C’est ainsi que discrètement, Firmin Lambot acheta au forgeron de Rosenwiller son vélo, et laissa le sien cassé dans le village alsacien. Le champion cycliste longea le cimetière juif sur sa nouvelle monture, traversa la Gross Bari, la Grande Colline bordée d’anémones pulsatilles et fonça vers la capitale alsacienne. Luigi Lucotti avait déjà gagné l’étape en 15h 08’ et 42’’. Mais le vélo de Rosenwiller avait des ailes. C’est lui qui remporta les étapes suivantes et ce 27 juillet Firmin Lambot, équipe La Sportive, gagna le Tour de France 1919 à Paris ! 

Le vélo du soldat allemand traversa les Champs-Élysées, portant Firmin Lambot jusqu’à l’arrivée au Parc des Princes, vive la France ! 

Henri Desgrange, le directeur de la course, avait été dithyrambique : Le Tour de France est un chemin de ronde ! Cette année, pour la 13 ème édition, en partant vers l’Ouest pour terminer triomphalement par l’Est, nous parcourons 5560 km en 15 étapes avec 67 coureurs au départ (mais trois anciens vainqueurs sont morts au combat, François Faber, Octave Lapize et Lucien Petit-Breton) ; 5000 francs, c’est une fortune, pour le vainqueur, 2000 francs pour le deuxième et 1000 francs pour le troisième (seuls 10 coureurs seront qualifiés à l’arrivée) : « C’est le premier passage du Tour en Alsace après la domination allemande ! Une Alsace française pour le Tour de France ! ».

Voilà la galvanisante célébration du Journal aux pages jaunes, l’Auto, comme l’ont lue les lecteurs : « Strasbourg ! Metz ! Et ce n’est pas un rêve ! Nous allons là-bas, chez nous. Nous verrons de Belfort à Haguenau toute la ligne bleue des Vosges qu’avant la guerre nous contemplions à notre droite. Nous allons longer le Rhin. Avec Strasbourg et Metz, nos ambitions sont repues ; le Tour de France est complet. »

Et moi, cycliste d’un dimanche de 2024, j’admirais sur le sentier de ce charmant petit village alsacien une vieille bécane à la fourche brisée, que je qualifiais de monument historique à la gloire du vélo inconnu.

Un commentaire sur “En vain, d’Alsace ; épisode 36 : LE VRAI VÉLO DU MAILLOT JAUNE DU TOUR DE 1919

  1. super émouvant ; deux personnes s’entr’aident de façon spontanée alors que dans d’autres circonstances elles auraient pu se tirer dessus pense l’un des deux, et drôle par le biais de la « reprise » d’anecdotes authentiques et épiques du Tour de France….; max

    J’aime

Laisser un commentaire