En vain, d’Alsace ; épisode 30 : À BRUMATH, COQUILLAGES ET CRUSTACÉS

Ambroise Perrin

Son mari la quitte pour une plus jeune, il lui a dit, ‘’restons bons amis’’, il va garder la maison et lui propose beaucoup d’argent, et comme c’est aussi la grosse crise, il hurle ‘’pour que tu dégages’’. Cela se passe dans la jolie petite rue, en face de l’Écrevisse à Brumath, hôtel-restaurant célèbre pour avoir accueilli Jean-Paul Sartre en garnison pendant la drôle de guerre, et pour ses plateaux de fruits de mer, avec un nom pareil, c’est bien logique. 

En ce moment, il habite chez elle, la nouvelle, et c’est tout petit ; et elle, la vieille, elle est seule dans sa belle maison à lui, qu’elle a aménagé avec amour, bon goût et aveuglement pendant vingt ans. Elle aimerait bien y rester, mais ce n’est pas négociable, il veut SA baraque, c’est lui qui payait les traites et la décoration et elle est à son nom, non ? 

C’est son dernier soir, le salon au rez-de-chaussée est encombré de cartons avec SES affaires. Elle va chez sa sœur, où elle a déjà déposé deux ou trois meubles ; il l’a autorisée à les prendre. Le chien aussi, il veut bien qu’elle le prenne, mais finalement personne n’en veut, il a été largué ce matin à la SPA. Être une bête libérée, ce n’est pas si facile.

Pour son dernier repas ici, elle s’est fait livrer ‘’à domicile’’ le fameux plateau de fruits de mer des amoureux, comme s’en vante la carte, car on déguste tout avec les doigts, les crustacés étant subtilement proposés aux bécoteurs comme les prémices d’autres bons moments. Elle se croit au cinéma, ses yeux panotent sur les objets qu’elle va nimber d’un halo mélodramatique dans sa mémoire. La lumière est diffuse, chaude par le reflet des grandes teintures qui masquent le vilain monde extérieur. Que l’on est bien chez soi ! Et ce sera désormais chez lui ? Désormais… 

On ne les verra plus ensemble. Il reste une poignée de crevettes dans l’assiette. Alors, petite idée, petite vengeance, petite blague, rien de bien méchant ! Elle va grimper sur l’échelle qui lui a servi à vider les étagères et elle dévisse les embouts de chacune des tringles des beaux rideaux. Et allez, hopla, deux ou trois crevettes dans le creux de chaque barre, et les embouts à peine revissés pour laisser passer l’air. Rigolo, n’est-ce pas ? 

Dernière nuit dans cette belle maison qu’elle regrettera tellement. Demain matin, la camionnette pour embarquer ses bouquins, ses petites culottes et les traces d’un bonheur qu’elle voudra vite oublier, un dernier selfie devant la baie vitrée de la salle à manger, elle fredonne Capri, c’est fini, je n’y remettrai plus jamais les pieds, c’était la maison de mon bel amour… Ici, c’est fini...

Monsieur revient l’après-midi même avec sa nouvelle Madame, émerveillée par tant de beauté, cette belle maison si bien agencée, le bonheur est à ses pieds, celle d’avant, il devra l’oublier ! Et surtout, sans crier Aline pour qu’elle revienne ! Elle va apporter sa touche d’artiste au bonheur de leur ‘’jeune couple’’, un grand poster de Hooper et le sourire de Marilyn warholisée… On bouge les meubles, on va repeindre la cuisine et acheter un plus grand écran pour la télévision.

Au bout de deux ou trois jours, elle trouve que cela sent un peu le rance, cette maison était mal aérée. Au bout d’une semaine, il y a comme une odeur, elle va laver les sols, qui en ont bien besoin, avec un détergent qui sent bon. Au bout de deux semaines, franchement, ça pue, c’est aigre et insidieux, et quand on imagine que cela a disparu, cela revient plus fort. 

C’est fétide. Ce n’est plus une senteur, ce sont des effluves qui flottent dans toute la maison. Comme un remugle d’une vie passée, les miasmes d’un petit complexe de supériorité sur le cadavre de la vieille bique que son bel homme vient de chasser, l’air putride de la bataille terminée sur les relents de sa victoire. Plus concrètement, ça schlingue vraiment dans son nouveau chez elle ! 

Elle demande à la femme de ménage un récurage en profondeur de la cuisine, de la salle de bain et puis aussi de toutes les pièces, même si cela prend du temps. Peut-être un rat mort qui pourrit dans un coin ? La maison est inspectée de fond en comble, tous les meubles sont frottés et désinfectés, ça pue toujours et de plus en plus fort. On emprunte le chat d’un voisin. Le minou restera sans croquette, enfermé à la cave pendant 48 h, si une souris puante était passée par là, elle aurait été de suite occise. On fait alors appel à une société de désinfection, un technicien docte et savant se fait fort de détruire toutes oothèques qui peuplent, c’est son diagnostic, chaque pièce de la maison. Ne trouvant pas de coques abritant des blattes ou autres cancrelats, il propose une mesure radicale, l’emploi d’un fumigateur répulsif pour diffuser un brouillard assassin à base de cyphénothrine de la famille des pyréthrinoïdes, doublé par une application de DEET, le champion des récepteurs olfactifs, ça a été mis au point par l’armée américaine, madame, alors vous pensez si c’est efficace. Après tout cela, je vous le promets, votre maison sera comme un jardin de roses, je vous demande pardon, avec le soleil il y a un peu de pluie parfois, cela prendra 3 jours sans que vous ne puissiez entrer. 

On va s’organiser, répond le nouveau couple qui garde un peu de dérision pour annoncer qu’ils vont se mettre au parfum à l’hôtel, pas très loin, tant pis pour les ragots. Les voisins compatissants disent combien ‘’on vous plaint’’ avec la terrible angoisse que cela s’étende aussi chez eux. Eh bien non, aucune maison des alentours n’a ce problème de flagrance, personne ne ressent ce goût d’empyreume entre leurs quatre murs maçonnés. Ils sont pour le moment à l’abri de cet incertain mais peut-être futur tourment. Il n’y a qu’une seule maison qui pue et qui continue à puer, dès le lendemain du passage du technicien spécialiste en tueuses exhalaisons. 

On cherche toutes les solutions, l’odeur maintenant est d’une acidité mordante, capiteuse et fourbe. On pense qu’elle vient de s’éclipser et elle est là, sournoise, un zéphyr rusé qui donne envie de vivre masqué. Internet fourmille de charlatans qui proposent des sacs de charbon actifs en bambou exotique, des gels de destruction des molécules qui transportent les odeurs hors-la-loi, des purificateurs antiacariens qui absorbent furtivement l’humidité, des badigeonnages avec un produit magiquement ésotérique, qui s’avère être un mélange d’eau calcaire et de vinaigre blanc. 

Il faut prendre une décision, c’est celle de laisser passer le temps et de s’installer ailleurs jusqu’au printemps. Va pour la maison de campagne des parents de la jeune dame, qui menace, sans trop savoir comment, de représailles en raison de son martyr en tapinois. Elle a des migraines, la nuit des hauts le cœur, et des coups de froid tout au long des journées puisqu’il faut vivre avec les fenêtres ouvertes. Partons ! 

Et pourquoi ne pas, pendant ce temps-là, louer les pièces du bas en Airbnb, pour couvrir un peu les frais de ces dernières semaines embaumées ? Le soir même les locataires téléphonent, impossible de vivre dans votre salon, on se croirait au bord d’une décharge, dès que l’on croit s’être habitué à l’odeur, le souffle du fumet reflue, le nez vous trahit, le malaise vous envahit. 

Même désappointement avec une agence immobilière qui affronte les répulsions d’une cliente exaspérée et furieuse d’avoir été trompée. Les professionnels se donnent le mot. Aucune agence n’accepte de prendre la maison pour une location. Pour tout le monde dans cette histoire, lâcheté et trahison. 

Il faut se rendre à l’évidence, le beau mois de mai venu, l’odeur est toujours perfidement présente. Il faut vendre. Le prix est attractif, mais la rumeur rend la puanteur immédiatement notoire. On visite et l’on ricane, la maison est peut-être maudite, plus aucun client potentiel ne veut se déranger, ils répondent tous, ‘’pour l’odeur, on sait’’. Personne, même pour un prix de la moitié de la valeur.

Vient le jour du divorce, rendez-vous chez le notaire, la veille, Monsieur appelle gentiment sa future ex-épouse, comment tu vas, et toi ? On papote, je me débrouille, mais tu sais, j’ai bien de la nostalgie et notre belle maison me manque tellement. Alors là, Monsieur prend la balle au bond, tu sais que nous partons ? Oui, mon nouveau job, je dois vendre la maison, si tu veux, ce serait un bon prix pour toi ! Mais c’est impossible, tu devines bien combien je n’ai pas d’argent, c’est impossible pour moi. Alors écoute-moi bien, entre nous, il ne s’agit pas de faire des affaires, je te la laisse pour… et il annonce une somme qui correspond à tout juste le tiers de la valeur de la maison.  Tu ferais ça pour moi ? Mais oui, nous nous sommes toujours bien aimés, mais à une condition, demain, avant le divorce, on signe la vente chez le notaire ! Pas la peine, ajoute-t-il en riant, que tu fasses une visite, tu la connais la baraque, haha. Simplement j’embarque tous les meubles, à ce prix-là tu auras les murs vides, mais tu te débrouilleras. Eh bien, c’est d’accord ! 

Deux jours plus tard, la nouvelle propriétaire observe depuis le jardin le grand chambardement de tout ce que contient la maison. L’équipe de déménageurs démonte tout, ils embarquent tout, même les beaux rideaux avec les tringles.

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