En vain, d’Alsace ; épisode 28 : DES FLEURS DU MAL DANS LA VALLÉE DE SCHIRMECK 

Ambroise Perrin

Lorsque la filature eut définitivement fermé ses portes, ce furent des pleurs, puis de la nostalgie, enfin du fatalisme. Certains pensèrent se battre pour des indemnités et invoquèrent la tradition et la défense du patrimoine pour avoir quelque chose à faire. La télévision de Strasbourg vint poser des questions. Un journaliste d’un quotidien de Paris fit une enquête.  C’est Xavier Muller, deux siècles auparavant, un maire de Schirmeck, qui avait fondé, exactement en 1795, le premier atelier de coton sur la Bruche. En 1960 l’industrie de la région groupait encore 230 000 broches finisseuses et 8 500 métiers à tisser. On commençait à 14 ans et quand 20 ans plus tard on était contremaître, le patron vous louait pour presque rien un appartement à 50 mètres de l’usine. 

Lui avait été contremaître. Il n’est pas allé voir quand, deux ou trois années plus tard, on fit sauter à la dynamite la cheminée de l’usine, un crève-cœur. Sa mère tenait la ferme dans les hauteurs, avec un cousin, juste 6 vaches pour le lait de la coopérative. Elle lui a proposé. Il n’a pas voulu. Il a préféré se réfugier au village chez un ami qui lui a prêté une jolie chambre donnant sur un beau jardin. Il n’était pas fâché, non il n’avait aucune envie, sans mépris et en fait sans même réfléchir, de remonter à la ferme. 

Charles écrivait tous les jours à sa mère, et madame Caroline comme on l’appelait, lui répondait en donnant le matin avant 7 h sa lettre à la Jeanne qui travaillait à la Poste. Charles dilapidera très rapidement son pécule de dédommagement de la filature, il fit des dettes, on le pourvut d’un conseil judiciaire.

« Ah ma chère mère, est-il encore temps pour que nous soyons heureux ? Je n’ose plus y croire. J’ai 40 ans et pire que tout, la volonté perdue, gâtée ! Qui sait si l’esprit lui-même n’est pas altéré ?  Je n’en sais rien, je ne peux plus le savoir, puisque j’ai perdu même la faculté de l’effort ».

La maman essayait de comprendre cette lâcheté spirituelle qui fatiguait le corps de son fiston. « Ce petit coin d’Alsace est merveilleux. Le grand air y est bon et on y mange à sa faim. Ce sont presque déjà les Vosges. Il y a des filles à marier, samedi, au bal de La Broque, y viendras-tu ? Te souviens-tu, l’été, quand nous allions nous baigner dans la Claquette et pique-niquer au château de Salm ? Et quand nous sommes allés rendre visite à Madeleine Loux qui racontait les colis pour les prisonniers ? » 

Une maman s’inquiète toujours. « Avant tout chère mère, je veux te dire une chose que je ne dis pas assez souvent et que tu ignores sans doute, surtout si tu me juges par les apparences, c’est que ma tendresse pour toi va en augmentant sans cesse. C’est une honte d’avouer que cette tendresse ne me donne même pas la force de me relever. Je contemple les anciennes années et ma volonté va toujours se rouillant ». 

Dans sa tête résonnait encore le bruit assourdissant, familier, magnifié, des métiers à tisser.

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