Ambroise Perrin
Elle m’a dit « cela fait plus de deux ans, tu sais, que l’on n’est plus ensemble ». Cela m’a fait de la peine, mon frère et Jacqueline étaient mariés depuis 30 ans. Elle me raconte qu’ils ne se voyaient plus qu’une fois par an, à Noël, dans la maison de vacances des parents, au Hohwald. Quand les enfants ont été grands, encore un peu moins souvent. Parfois un dimanche après-midi. Finies les semaines de vacances ensemble. Et puis les parents sont partis, la maison est restée presque à l’abandon. On pouvait toujours y passer, la cachette de la clé n’avait pas changé.
On ne s’était pas vraiment perdus de vue. Mais un jour les rêves et les souvenirs commencèrent à s’entrelacer et à perturber les chemins de sérénité factices qui soudaient les frères, les sœurs et les cousins. Je me dis que j’aimais bien ma belle-sœur, que je m’étais toujours mieux entendu avec elle qu’avec mon frère, et j’ai répondu « tu restes dans la famille… un petit silence… si tu veux. – Tu es gentil… »
Et lui comment il va ? Tu ne sais pas ? Il est en prison ! Quoi ? Oh, on était séparés bien avant… Mais qu’a-t-il fait, depuis quand ? Le chalet du Hohwald avait toujours été considéré comme un endroit super chic, c’est le grand-père, prof de philo, qui avait fait fortune avec des acteurs, qui l’avait aménagé en style Art-déco ; il y a au-dessus de la cheminée une photo où on le voit avec Sarah Bernhardt en promenade au Kreuzweg. Bref, une famille respectable. Alors le frangin en prison ? Une histoire de fric, de mœurs, quoi ?
Eh bien, il y a un mois, complètement bourré, il a tué une cycliste, et en plus la voiture n’était pas assurée… C’est assez dingue, on croit connaître ses proches… J’apprends qu’il était vraiment devenu alcoolique, raison du divorce, qu’il avait quitté son boulot, et qu’il était parti à la dérive. « Tu sais, moi, les enfants, les copains, tous on a essayé de l’aider mais il ne voulait pas, comme s’il se complaisait dans une magnifique déchéance… »
Quand les flics l’ont cueilli, il s’était réassis au volant sans bouger, l’ambulance était partie depuis un moment. Le vélo sous les roues il attendait. Au commissariat il a pleuré, peut-être pas pour la jeune fille, mais comme un soulagement, il était parfaitement lucide et cohérent, il ne paraissait pas saoul, il avait 2 g passés dans le sang en soufflant dans le ballon. C’était en ville tard le soir, les flics d’Obernai le connaissaient, il avait été une personnalité, adjoint au maire, alors ils prenaient des gants, ils ont tout de suite prévenu le procureur. Il leur a dit pas la peine de me mettre en cellule de dégrisement, donnez-moi juste un verre d’eau et je vais au trou de la garde à vue. Un de ses amis avocat est venu au bout d’une demi-heure, c’est lui qui leur a dit qu’il avait déjà été arrêté trois fois en état d’ivresse au volant, et qu’il devait passer bientôt au tribunal, et qu’il n’avait plus de permis.
Ça fait beaucoup ont dit les flics, beaucoup, vraiment beaucoup … Oui, beaucoup aurait répété le frangin. Jusqu’ici ce n’était que des bagnoles plantées et de la tôle froissée, mais là une cycliste… « Je peux demander comment elle va, elle n’est pas morte ? »
Quelques jours plus tard, on apprendra qu’elle était entre la vie et la mort, mais que si elle s’en sortait, elle serait pour toujours paraplégique… La belle-sœur a raconté un truc horrible, que l’avocat aurait dit « il vaut mieux pour toi qu’elle meure, tu feras quatre ans de prison et tu vendras ta maison pour payer. Mais si elle s’en sort, tu feras un peu moins de prison mais tu paieras des sommes énormes chaque mois, toute ta vie, on te prendra tout, à toi, à toute ta famille ». Tu es un avocat dégueulasse, aurait répondu le frangin. Laissez-moi juste une demi-journée, j’irai seul au Neuntelstein faire la voie d’escalade « La Bovary », c’est une 7b, la plus difficile, et je sauterai…
L’avocat lourdaud observait silencieux son client, l’assassin au volant. Mon frère aurait murmuré qu’il regrettait ne pas avoir foi dans l’immortalité, qu’il portait en lui le soleil noir de la mélancolie et qu’on ne le croirait jamais s’il disait qu’il aimerait tant qu’un miracle rende à la jeune fille ses jambes, et son sourire. En rejoignant sa cellule il ajouta que sa véritable peine consisterait férocement à écrire, à rédiger sa propre biographie.
Un prof de philo qui fait fortune avec des acteurs … ce n’est pas très clair
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drôle de commentaire, non cela n’a pas à être clair, comme si la littérature (en toute modestie) était une science exacte ! Les incohérences sont l’apanage de la fiction ! Raconter une histoire ce n’est pas dérouler un raisonnement mathématique ! Et là, cher commentateur, ma fantaisie est vérifiée par des sources familiales et par la page Wikipedia de la commune du Hohwald; le prof de philo strasbourgeois se nomme Emile Baas; on apprend que l’actrice Sarah Bernhardt y fit « son lieu de villégiature pendant la belle saison » ; quant au style Art déco, je l’ai emprunté à la villa d’Emile Mathis, le constructeur automobile, qui avait fait appel à l’architecte Rateau pour sa magnifique maison au Hohwald: tout ce qu’on invente est vrai ! Joffre, Adenauer, la reine Juliana fréquentait le Hohwald, on peut imaginer que l’argent y coulait à flot… Ce serait bien ennuyeux d’être logique pour raconter une histoire, même quand « c’est vrai » ! Ce serait triste à se saouler et à prendre le volant ! Fraternellement, Ambroise
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