Ambroise Perrin
On répète depuis le Moyen-Âge que le Val de Villé est la plus belle des vallées. Mais sait-on que ce fut aussi un foyer de féroces révolutionnaires ? Déjà en 1918, lorsque la « République » fut proclamée à Strasbourg, avec un Conseil insurrectionnel d’ouvriers et de soldats qui avaient fait flotter le drapeau rouge sur la Cathédrale, on se prépara dans la vallée pour l’autonomie, l’autodétermination et le communisme…
Il y eût aussi des Conseils révolutionnaires à Molsheim, Erstein, Mutzig, Neuf-Brisach, Ribeauvillé, Saint-Louis, Bischwiller et à Schiltigheim. La population alsacienne, comme toujours éprise d’ordre, se rallia aux soldats par hantise d’un majuscule désordre. On avait eu le temps de proclamer la liberté de la presse et, un siècle plus tard, la lecture des journaux permet d’appréhender ces petites histoires de village inscrites dans l’Histoire de la nation.
Donc voilà qu’en 1918 les troupes allemandes se retirent. L’armée française est accueillie triomphalement. L’Alsace retourne à la France, un éblouissement tricolore, et les Alsaciens allemands de souche jouent de stratagèmes pour ne pas être expulsés. A Obernai le Statthalter propose d’épouser une « vraie » Alsacienne, même plus âgée que lui, pour pouvoir rester en Alsace. Au Val de Villé, des artistes ayant pour modèles les Expressionnistes berlinois rêvent d’être pacifistes, ce sont les survivants de cette génération qui a été fauchée par les balles et les obus dans les tranchées. Après cette hécatombe il était difficile en 1918 de croire encore dans l’humanité. Qui aurait pu imaginer pouvoir transformer le monde autrement que par des chansons ? La guerre avait laissé dans les esprits rationnels peu de choses intactes. Nombre de ces artistes alsaciens avaient combattu pour le Kaiser et même sans réelle conscience politique, ceux qui avaient survécu puis étaient devenus sans broncher Français, comme ceux qu’ils avaient tués la veille, proclamèrent vouloir « esthétiser la vie » en réponse à la « mort de Dieu ».
Un demi-siècle plus tard, il y a toujours dans le Val de Villé un village d’irréductibles, sorte de gaulois alsaciens qui ont le kirsch pour potion magique et qui affirment que « les pensées sont libres ». Die Gedanken sind frei. Leur barde, un anticonformiste, c’est bien sûr Roger Siffer. En mai 68, il est étudiant en philo, il fréquente le resto’U de la Galia et la Librairie Bazar Coopérative, il lit Uss’m Follik. Il préconise l’indépendance de l’Alsace, au sein de laquelle le Val de Villé aura un statut particulier avec autonomie du village et « souveraineté dissociée » de chaque côté de la rue principale. Le révolutionnaire n’a qu’un slogan : « quand j’entends le mot choucroute, je sors ma fourchette ».
À Paris ce coin d’Alsace effraye et un autre Roger, Roger Gickel, le présentateur de TF1, annonce : « la France de l’intérieur a peur ». Les révoltés complotent dans l’église Saint-Materne sous prétexte de jouer de l’orgue, qui d’ailleurs y est magnifique, un joyau du XIXème siècle. Que faire, comme se demandait Lénine ? Dans une géniale inspiration, Roger Siffer décide de sortir d’Alsace pour faire un voyage de quelques jours à New York à l’ONU puis à Paris à l’UNESCO. Il veut plaider une cause, l’inscription du Val de Villé au patrimoine mondial de l’humanité. Il revient triomphant et le Val de Villé est nommé « plus belle mondiale des Vallées ».
On sortit les meilleures bouteilles, et depuis l’on fanfaronne sans répit, car en 2024, pour se moquer de l’arrogance moralisatrice de Strasbourg et de ses Livres, le Val de Villé deviendra la première ville française Capitale Mondiale des Ivres.